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Fabrice Melquiot

Fabrice Melquiot

Blog de Fabrice Melquiot, écrivain de théâtre, publié chez l'Arche Editeur et à l'Ecole des Loisirs, auteur associé au Théâtre de la Ville à Paris.

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L'appel

 

A Claude Lucas

 

 

Cette nuit

Le sommeil a soutenu mille thèses

A la frange des rêves

Tout était oral manqué

Dans les halls obscurs

Où je dors, vivant :

Victoire des muets qui n’ont à dire que leur silence

Et quelque cri de bête aveugle

 

Cette nuit

La réalité a noyé les récits qu’on a d’elle

Dans les langes

D’un dieu passe-partout

Avec les chiots inutiles

La clique des suicidés

Les enfants imprudents :

Fouets cassés du saule, au pied duquel j’allais penser à toi pleureuse

Sans autre dessein que cette pensée

Rendue à la vie sauvage

 

Cette nuit

La réalité n’est plus que ce fatras de fables, gonflées d’eau douce

Et je n’ai plus la force du bouche à bouche

Alors je guette

Derrière la gare Cornavin

Les adultes sous tutelle, singes errants dans des joggings sales, appuyés sur une béquille creuse ;

A leur passage

La mort sourit de toute sa patience

 

*****

 

Cette nuit

Celui qui avait perdu la voix était celui qu’on entendait le plus distinctement

Celui qui ne croyait plus était celui que Dieu reconnaissait

Celui qui prenait le monde à rebrousse-poil filait le meilleur coton

Je n’étais pas celui qui -

 

*****

 

Assis sous le saule hébété

Je recensais mes atteintes à la vie

Ce jour-là, je n’ai pas voulu vivre

Ce jour-là encore

Et ce jour-là aussi

 

Idiot…

 

Qu’ai-je gâché de nos oublis ?

 

(Ne réponds pas)

 

*****

 

Le Pont de la Coulouvrenière

Me mène toujours à toi

Je n’ai pas connu plus intègre pourriture

Ni promesse plus blanche

Que celle de tes regards, mourant dans la froidure

De mes silences

 

C’est que le monde est si bavard

Et j’ajoute à sa langue

La pendaison au nœud constant et lâche

De mon balbutiement

 

Pardonne le mouchoir

Qui n’éteint pas ma bouche

Il flotte en étendard sur cent villes à la fois

Ne fait que peu de bruit, au fond, tu vois

Nous saignons en buvards, en princes ou en manants

Nos poèmes bien rouges

Et ma viande au crochet

Du consentement

 

*****

 

Je n’ai ma place qu’à l’entrerail du fleuve

Au sexe transparent de l’eau

Je ne suis là qu’en partant

Dans la foule des gens secs

Hommes et femmes insituables

Sur la diagonale

Où ivre

Je m’engonce

Et quand on fait l’appel

Quand on prononce à voix claire

Le nom des présents

Je ne sais jamais lever le doigt

 

*****

 

Alors je m’efface

Rampe sous la nuit des disparus du bord du lac

Sous la nuit morte d’être sereinement ignorée

 

*****

 

Heureusement

Dans la rue de Malatrex

Il y a des voyous

Qui perdent leur temps

A mesure qu’ils vident leurs poches

De substances abstraites

Poudres bonnes à rendre les jours abstraits

Rendre les corps abstraits

La vie abstraite tout entière de son origine à son coma

Des voyous abstraits dans des rues abstraites qui me rendent la vie supportable

Ainsi disparue en elle-même

 

Dans la rue de Malatrex

Le long de la voie ferrée

Des voyous perdent leur temps

A mesure qu’ils vident mes poches

Et si tu te penches

Sans qu’on t’aperçoive – ni eux qui perdent leur temps, ni moi qui perds le mien -

Si tu te penches et si tu sais la discrétion du geste

Tu ramasseras quelques minutes

Encore utilisables

 

A qui les donneras-tu, demain, ces instants volés ?

 

(Ne réponds pas)

 

*****

Moi, qu’en ferai-je ?

Je les gâcherai, je crois

Je montrerai l’exemple du parfait gâchis

 

En attendant, sur le ciment des dormeurs

Je vomis la liberté sans vertige

Le béton chante une douleur

De montagne

 

*****

 

Pas d’espoir à coaguler

Rien qu’un visage aux os démis

A la fracture apparente

 

Te souviens-tu de moi, à l’instant où je me brise pour me briser ?

 

(Ne réponds pas)

 

*****

 

Sur le Boulevard de Saint-Georges

Ces hommes passent, ces femmes

Je suis comme eux, comme elles

Je dors, le flanc contre celui de mon extrême violence

 

*****

 

C’est ainsi, mon aimée

Le monde s’ennuie de nous

Mon aimée

Il s’ennuie

 

*****

 

Alors il nous efface

Et signe à la fin de nos géographies

 

*****

 

Tu peux toujours sourire

Au fond

Je n’espère pour ma vie aucune qualité

Et pour toi nul autre horizon

Que le dernier vertige


 

Publié le 27/08/2008 à 14h29 dans fabricemelquiot

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