fabricemelquiot

Samedi 1 avril 2006 6 01 /04 /2006 18:44
 
 
 
      

Fabrice Melquiot fut d’abord acteur avec Emmanuel Demarcy-Mota et la compagnie Théâtre des Millefontaines.
 

Parallèlement il écrit. En 1998 ses premiers textes pour enfants Les petits mélancoliques et Le jardin de Beamon sont publiés à l’Ecole des loisirs et diffusés sur France Culture. Il reçoit le Grand Prix Paul Gilson de la Communauté des radios publiques de langue française et, à Bratislava, le Prix européen de la meilleure œuvre radiophonique pour adolescents. 
 

Depuis quelques années, il se consacre entièrement à l’écriture.


Ses textes sont publiés chez l’Arche Editeur : L’inattendu (2001), Percolateur Blues et La semeuse (2001), Le diable en partage et Kids (2002), Autour de ma pierre il ne fera pas nuit et La dernière balade de Lucy Jordan (2003), Ma vie de chandelle (2004), un recueil de trois monologues : C’est ainsi mon amour que j’appris ma blessure, Le laveur de visages et L’actrice empruntée (2004), puis Exeat et Je rien Te deum (2005), Marcia Hesse (2005).
 

Perlino Comment (2001) inaugure la collection de théâtre jeunesse de l’Arche éditeur, suit Bouli Miro (2002) mis en scène par Patrice Douchet, en tournée pendant trois ans. Bouli Miro a également été sélectionné par La Comédie Française ; ce sera le premier spectacle jeune public à être présenté au Français. La suite des aventures de Bouli, Bouli redéboule, a été présentée, toujours à la Comédie Française en 2005-2006. Le Gardeur de Silences a été publié et mis en scène par Franck Berthier à la Faïencerie de Creil en 2004.
 

En 2002/2003, pour sa première saison à la tête de La Comédie de Reims, Emmanuel Demarcy-Mota invite Fabrice Melquiot à le rejoindre comme auteur associé, membre du collectif artistique de La Comédie et met en scène L’inattendu et Le diable en partage, au Théâtre de la Bastille (Paris) à La Comédie de Reims et en tournée.
 

D’autres metteurs en scène ont choisi de se confronter à cette écriture poétique sans concession (Dominique Catton, Mélodie Berenfeld, Vincent Goethals, Reynald Robinson, Christian Gonon, Michel Belletante, Philippe Lagrue, Eva Doumbia, Michel Dydim, Ben Yalom aux Etats-Unis, Victor Carrasco au Chili, le Thalia Theater en Allemagne…).
 

En 2003, Fabrice Melquiot s’est vu décerner le prix SACD de la meilleure pièce radiophonique, le prix Jean-Jacques Gauthier du Figaro et deux prix du Syndicat National de la Critique : révélation théâtrale de l’année, et pour Le diable en partage : meilleure création d’une pièce en langue française.

En 2004, le compagnonnage se poursuit avec la création de Ma vie de chandelle, à La Comédie de Reims et au Théâtre de la Ville (Paris).


En 2004/2005, Emmanuel Demarcy-Mota met en scène un monologue, Exeat, avec Hugues Quester. Michel Belletante monte, quant à lui, Je peindrai des étoiles filantes et mon tableau n’aura pas le temps à l’Amphithéâtre de Pont de Claix. Vincent Goethals participe au festival de théâtre jeune public Odyssée 78 à Sartrouville avec Catalina In Fine. Les petits mélancoliques sont en tournée dans le Nord de la France, spectacle créé par la compagnie Tourneboulé. La Comédie-Française reprend Bouli Miro. Plusieurs pièces sont créées en Espagne, en Grèce, en Allemagne, au Canada, en Russie…
 

En 2005/2006, Emmanuel Demarcy-Mota met en scène Marcia Hesse au Théâtre des Abbesses, spectacle réunissant 13 acteurs du collectif de la Comédie de Reims ; la Comédie-Française crée la suite de Bouli Miro, Bouli redéboule, Catalina In Fine est accueilli au Théâtre du Rond-Point et plusieurs pièces traduites par Fabrice Melquiot sont montées : Michel Dydim met en scène Face de Cuillère de Lee Hall, Gloria Paris met en scène Filumena Marturano d’Eduardo de Filippo, Patrice Douchet monte Noces de Sang de Federico Garcia Lorca…
 

En 2006/2007, reprise de Marcia Hesse au Théâtre des Abbesses pour cause de succès, tournée en France. Deux nominations aux Molières. Création d’Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit par Franck Berthier à la Faïencerie de Creil. Percolateur Blues, La Semeuse, Le diable en partage, Ma vie de chandelle sont présentées dans de nouvelles mises en scène. Plusieurs créations à l’étranger : Pologne, Etats-Unis, Canada, Mexique, Italie…
 

En 2007/2008, Dominique Catton et Christiane Sutter créent Alice et autres merveilles au Théâtre Am Stram Gram de Genève. Emmanuel Demarcy-Mota crée le troisième épisode des aventures de Bouli Miro, Wanted Petula à la Comédie de Reims, Franck Berthier crée Eileen Shakespeare avec Liliane Rovère dans le rôle-titre. Ma vie de chandelle et La dernière balade de Lucy Jordan sont créés au Mexique par Manuel Ulloa et Guy Delamotte. Le feuilleton radiophonique Indja Kabul est diffusé par France Culture ; L’Inattendu est également mis en ondes, avec Anouk Grinberg ; et Eileen Shakespeare avec Fanny Ardant…
 

En 2008/2009, En somme ! est créé au Théâtre National de Chaillot, avec la danseuse et chorégraphe Marion Lévy. Gilles Chavassieux crée Faire l’amour est une maladie mentale qui gaspille du temps et de l’énergie au Théâtre des Ateliers, à Lyon. Kids est repris à Montreuil. Pollock, poème dramatique est créé à Bourges par Paul Desveaux. Le Théâtre du Centaure crée Otto Witte au Gymnase, à Marseille. Tasmanie est créé en Allemagne, Eileen Shakespeare à Barcelone, Le Jardin de Beamon au Mexique, Marcia Hesse et Albatros à Bruxelles, Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit à Montréal et Chicago…
 

Si l’essentiel de son écriture est tournée vers le théâtre, une autre passion l’anime : la poésie. Un recueil, Veux-tu ? a été publié à l’Arche et a donné lieu à une lecture-concert présentée à Paris, Reims, Turin… Un second recueil de poèmes est publié en 2005 : Graceful dont une version musicale a été présentée à la Comédie de Reims et au Théâtre de l’Ouest parisien.

Les textes de Fabrice Melquiot sont traduits en plusieurs langues.


 

En 2008, il a reçu le Prix Théâtre de l'Académie Française pour l'ensemble de son oeuvre.

 

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Lundi 1 octobre 2007 1 01 /10 /2007 15:05
ault6.jpg

Je voudrais à coups d’alène rouvrir la cicatrice d’enfance
Entre tes yeux de résine
À coups de lents baisers
Te relancer
À l’aide d’une parole vraie
Oubliée des moissons où nous aimions mentir
Par goût des fées
Je voudrais d’un anneau sigillaire ou saturnien
Laisser l’empreinte de mon cœur noir
Au bas de ta page
À tes pieds
Qu’encore nous soyons à l’écart
Enfuis
De côté
Mis à part
Une femme de biais, devant l’homme qui la regarde et la loue et la veut et se tait
Le couteau entre les doigts
Les balafres à double tour
En joue, nos désirs
Et le peloton d’exécution
T’exécuter, en pas de danse
Dans une fête foraine
 
Tu as le don des fenêtres dans les toits de chaume
Cette lumière aux branches des acacias, elle irrigue ton bras
Tu romps d’un rire le charme des haies protégeant les maisons
De la rue des Processions
Ferme les yeux
Le chœur des troncs fendus souffle pour toi sa berceuse d’écorce
Endors-toi
Avant que tout s’élague à te voir vivre comme tu vis
La peau déclenchée
Gorge tendue aux éoliennes ou aux falaises
D’Ault à la pointe du Hourdel
Dans les pleurs de Manessier ou d’Albert Lauzero
Larmes d’huile
Au bois flotté des palettes
Dans les brumes et le soleil et les prés les forêts les étangs les rivières les trottoirs
Tous ces villages qui meurent longtemps
 
Moi je m’écorcherais vif d’être au présent
M’écorcherais de te connaître
M’écorcherais de garder silence près de toi
(Deux bergers sans laine
Rien que la peau sur des os prêtés)
Ferme les yeux
Endors-toi
Plusieurs fois de suite
S’il te plait
Apprends les sommeils de la mer profonde
La vase plane du repli des eaux
Cache-toi sous le ventre argenté des ablettes
Laisse tourner les planètes sur leur abaque
Et mon ombre autour de la tienne
 
Comme les saisons s’affolent dans tes cheveux !
Palombes crevées dans le filet des chasseurs
Que tu détisses
D’un baiser, tu les ressuscites
D’un baiser, tu fais des Christs et des croyants
Des comètes et des fables
Des machines à remonter le vent des plages
Et les cerfs-volants
D’un baiser, tu répares les erreurs commises par d’autres
Ta bonté saigne dans leurs failles
Et les rivières rougissent
Entre les pierres saintes
 
Tout s’échancre à ta bouche
Cent mille balcons de fer forgé ourlent ta lèvre
Et l’on s’y penche
Pour enfin jouir de quelque chose d’absolu
Absolument beau
Absolument donné
Une révérence absolue de la nuit et du jour
Dans laquelle Dieu pose toutes les questions à la fois
 
Et je sais répondre !
Et je sais
Je sais enfin
Répondre à l’énergie du départ sans mourir d’arriver
Je sais répondre
Puisque je te regarde
Poser ta main contre les corridors
Qu’y puisse passer le fantôme de l’amour
Avec sa stature d’iceberg
Et sa voix d’enfant
Qui va muer
 
Tu ouvres le monde à coups d’ainsi sois-je
Tu l’écartèles
Cisaillant les brumes et creusant les marais
Le défilé des coursives au loin
Le chambard roulant des tracteurs dans les campagnes
La cohorte égosillée des merles
Et les hirondelles fatiguées dans les braderies de proverbes
 
Qui relit les lettres des amoureux qu’il a bannis ? Je les relis. Je vérifie dans leur composition mon cadastre jauni. J’en examine ruines, friches et beffrois. Je veux savoir exactement ce que j’ai à t’offrir. J’ai gardé trace. Je ne te mens pas.
 
Qui se souvient de l’effroi : quand on n’était qu’une portée de chiots noyés par l’amour pauvre, l’amour faux, l’amour aux tempes sales, à la main crochue, l’amour des désastres vitaux ? Je me souviens. Je refais cent fois le chemin, pour ne pas t’y perdre un soir où la lune serait délassante ou violette.
 
Qui déménage une fois par jour au moins de tes yeux au ciel et du ciel à tes yeux ? J’attache ma caravane au moindre nuage qui passe en toi. Crois-moi. Il faut que tu me croies. Je ne sais pas comme toi concevoir les élans, la foi, les idoles, alors crois-moi, aveuglément.
 
Qui traîne l’amour dans la boue mieux que moi par la tignasse quand j’ai ma mauvaise tête je lance mes cris d’abjuration je parade fier de ma mauvaise conduite sortie de route après sortie de route démission qui mieux que moi ne remplit pas ses missionnaires amours ultimes et lapidaires qui mieux que moi finit dans les pylônes et les murs d’après le virage j’ai tant viré tant viré tant viré j’ai tout viré tout le monde car moi surtout au rouge au vert à l’arc-en-ciel.
 
Qui surligne le vide avec un cœur fluo ?
 
Qui annule ses rendez-vous avant de les donner qui ne se rend jamais ?
 
Qui reste seul à te compter à l’infini brûlant de sommeil dans les bières pas bues les cigarettes refusées les colmatages d’aubes les heures indues qui va clean à l’infini passant par toi comme une droite par deux poings fermés puis ouverts puisque tu ouvres tout est courbe et nu et long et à refaire défais-moi recommence le labeur de la sage-femme qui embrassait ma fontanelle amollie refais-moi ?
 
Oh
 
Dans ta robe pâle de sorcière les vapeurs de la salle d’eau la chambre immense l’herbe sur la butte qui mène aux alpagas
Les remparts d’Eu dans la brume
 
Oh
 
Je suis la minuscule fourmi qui suce ton pouce en rêve
Je l’étais cette nuit encore
Je suis le devin sourd et muet de nos lendemains
Je suis le chamelier sans bête à désaltérer le désert à son comble la chaleur même
Je suis les ossements sur la dune
Je suis tout et rien j’habite la plaine entre les deux, la vie passe de temps en temps elle apporte le vin
Des fleurs fraîches
Je marche à cloche-pied sur le tranchant des pièces de monnaie je ne tombe jamais pile quand on me cherche je suis toujours en face ou déjà parti
Je suis le garçon dans l’escalier qui prendra l’ascenseur si c’est une montgolfière
Je vends mon cœur comme d’autres font commerce de carpettes
Je me retourne ou je m’arrête c’est un métier
Fait d’interstices et d’interruptions
Je suis l’ouvrier de l’abandon
Je le serai encore
 
Oh
 
Si seulement tu voulais délacer mes grolles
Et faire avec moi quelques rides ça me calmerait
J’oublierais un instant ce que j’ai vu (de ces yeux prêtés que je pourrais te céder sans scrupule)
Le passé déguerpit, tant mieux
Ses escadrons désertent, tant mieux
Je me vide au fur et à mesure
Que l’existence m’espace à la hache me taille dedans des pans de barbaque où imprimer le neuf
J’ai su
À travers galaxies et nuées
Corps et âmes
Refus et dons
Tendresses et emportements
J’ai su pour la lumière de contrebande, trafiquées par les nuits les plus sombres
La Terre elle-même change de nom quand elle la diffuse
Qu’on ne reconnaisse personne
Demeurons étrangers
À jamais
Les uns aux autres
Tous malfaiteurs
Et pourtant c’est ça, le jour
Oui le jour et la lumière ce qu’on appelle le jour et la lumière
Les hommes les enfants les femmes bêtes sauvages domestiquées indociles malades violentes fourbes singulières évidentes écoeurantes splendides
Les hommes les enfants les femmes avec leur gueule d’alphabet ancien
Ils viennent au jour minéral
En matériau illicite
S’emporter dans la vie qui les emporte t’emporte nous emporte
 
Oh                                              
 
Tu respires sous un drap bleu
Un millier de lampes-tempête allumées sur ton cou
Tu as l’odeur des nénuphars inatteignables
Le parfum des morts magnifiques sous les fleurs de pissenlits
Tu es la caresse des feux follets sur les tombes
Le prolongement des jours dans l’insoluble
Ce que ma paume sait inscrire d’énigmes sur ses lignes
Tu parles la langue souple des soieries et des accordéons
Aux quatre points cardinaux tu as ton gîte et ton couvert
Ta bonne étoile et l’arquebuse en ton palais qui claque
Tu as les yeux des retards qu’on pardonne
Des yeux d’avant-garde des yeux de roman inachevé des yeux pensés dans l’antre élastique entre soleil et ligne d’horizon
Sur les étangs du Marquenterre
Tu as des yeux de fuligule des yeux de rousserolle des yeux où les vents tournent au rouet des audaces des yeux de spatule blanche des yeux de grand cormoran des yeux qui nichent dans mon sein de garçon cuit
 
Tu souffles sur la cendre de salicorne
Et ça me soude à l’avenir
Et ça dessoude mon caisson de camionneur assoupi aux abords des forêts
Ça me réduit à court-bouillon
Ça me lessive
Ça m’oxygène à pleins poumons de Zeus au moins
 
Oh
 
Il y a aux pattes des brebis l’impatience et une ou deux coccinelles
Un piano éventré dans les bulbes de jacinthe
Un ruban de tulle au poignet des passants la boulangère aussi et puis le pompiste
Comme aux portières des automobiles qu’on pare pour le mariage
Il y a cent mille fêtes en ton honneur à travers monde et autres mondes
Cent mille raisons de ne pas dormir du sommeil du juste
Cent mille de célébrer l’injustice qui t’a fait don de tant de grâces
Et moi je salive à la gueule des chiens sur le parking
 
Je voudrais enchaîner les zones l’industrie des visions et celle des regrets
Piller les usines de vols planés
Je voudrais des banlieues cerner le centre et t’y planter en arbre centenaire
Je voudrais une geôle pour les peurs possibles un gardien de phare un talisman pour traverser la forêt
Je voudrais reconnaître dans chacune de tes larmes l’océan d’où elle vient
Le Pacifique ! dirais-je fièrement après y avoir goûté
Et tu riras et tu chanteras et les squales iront plus loin actionner leur ronde et les banquises pourront fondre tu riras tu chanteras terre ferme toi ouverte si ouverte
 
Oh
 
Je voudrais que tout fruit tombé de ma bouche soit vrai et beau mûr et vert à la fois singulier au point d’être peint par des maîtres à chapeau mou
Je voudrais te faire oublier jusqu’au prénom de tes amants maigres et chancelants
Ou alors confonds-les avec des jours sans
Des temps morts
Une heure sidérale
Sans soleil
 
Nous avons regardé le jour fondre avec les faucons crécerelles sur la butte au petit banc de bois
Dans ta bouche au goût de pomme volaient des exocets et des bandits de grand chemin dont j’étais le chef bâillonné
 
Oh
 
La vie brute
Et ton visage de fou scalpel entré en moi
Vrillant l’arme salutaire dans ma carne pantelante
Et offerte
 
Oh
 
Je t’ai tout contre et à jamais en fuite
Derrière et devant les roseaux
Buvant mes fièvres à la paille
De douves en meurtrières
De louves en claires-voies
Je me dépossède en t’appartenant et quand je dis : prends-moi ainsi
Je me déprends de moi-même
 
Oui
C’est oui
 
Que ton cœur batte dans les moissons du devenir
Jusqu’au champ des gloires abolies
Jusqu’à la nue présence
Les remparts de roseaux aimants
L’enfance blanche de toi et moi
 
Tu es la phrase ultime d’où je reprends le poème
En te priant de m’en donner la clé :
 
Je voudrais à coups d’alène rouvrir la cicatrice d’enfance
Entre tes yeux de résine
À coups de lents baisers
Te relancer
 
(…)
Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Jeudi 18 octobre 2007 4 18 /10 /2007 09:38
Punta-Arenas.jpg

Avenue Christophe Colomb, à Punta Arenas
Le Bar Saturne n’existe pas
Mais au numéro 756
On trouve cette enseigne invisible :
Désir que le Bar Saturne existe
 
Il existe donc une porte qui n’existe pas
 
Quand tu es entré au Bar Saturne
Toi non plus tu n’existais pas
Mais tu voulais commencer
Et il fallait boire ton huitième café
Pour accélérer le coeur
Et aller vers
Apprendre à exister
 
Il y avait là des gens inexistants
Figures creuses enfilant des beignets à la viande
Dans la bouche du néant
 
Tu as vu cet homme qui remontant le mécanisme de sa montre
Revint à l’origine du temps
Et le cueillit
Pour renaître dans un jardin propre
 
Tu te souviens de ce tableau qui n’existait pas
Signé Mariboli
C’était une vue de Saturne
Et les bouteilles autour
Tournaient comme des étoiles vides
Ou habitées
 
Qu’il était bon de n’être pas encore
Dans ce désir de bar
Qui n’était qu’un désir
 
Pourtant, tu l’entends encore, la vieille dame
Sur son tabouret perchée
Comme un Giacometti mourant
 
Et de sa voix mordue par les spectres :
« J’avais sept ans quand j’ai dit la première fois : un jour, j’irai en Europe. Et en 1980, j’ai vu Paris un été, le Louvres et le Lido dans la même journée ah, nous étions tous ces vieux ah. Puis je n’ai plus bougé. Je marche souvent au bord du détroit. Je ne crains pas le vent. J’ai soixante-dix-neuf ans. »
 
Il y eut des phrases où passèrent des paquebots
Que personne ne prit
 
On essaya de parler français, entre morts-vivants
 
Au mur, près de l’horloge
Quelqu’un avait suspendu un boomerang
Qui n’existe pas
Alors la vieille dame a osé
Revenir à l’origine du désir et te souriant
Elle a prononcé cette phrase de tous les âges :
 
« J’aimerais vous aimer. »
 
Tu as rougi.
Tu as cru à une plaisanterie.
Elle a rougi.
Tu l’as regardée un long moment.
Elle n’avait pas l’air de regretter.
Tu aurais pleuré jusqu’à ce que tes larmes existent.
Tu as commandé un neuvième café, sans savoir qui t’avait servi le précédent.
 
Il y eut un silence et le Big Bang.
 
Puis tout s’est mis à exister, soudain tout a existé.
Jusqu’à ta caresse sur la main de la dame.
 
Il y eut vos deux respirations, placées l’une près de l’autre, sur la portée.
 
Si tu désires une chose, tu la mets au monde.
Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Lundi 19 novembre 2007 1 19 /11 /2007 11:51
La nuit jette en pâture nos crânes aux pauvres, traînant jusqu’à l’aube leur sacre morne ; ils passent sans ramasser nos têtes                      
Vois, je ne m’endors qu’au dehors de moi, sur les brisées de la commune absence, martel en tête, pour la cognée des songes ; quand tu dors, je fais mon tour en loques
De mon enveloppe cent fois oblitérée, je m’extrais pour prendre repos ; une pelure d’homme, au vent ; je suis le bien veillant sur nos sommeils joints
C’est moi, la voix qui te fait parler la nuit, tandis que se love contre tes reins mon ombre sans froc ; je fais mon tour, puis le tien
Je bats, paupière tremblante à ton œil, agitant les heures du coq, me reconnais-tu ?
Passé par la fenêtre, je ne meurs qu’en voyageant, la main ouverte, tends-moi la main, montrons-nous une vie d’errants volontaires, marchons à l’écart !
Que je m’étire en toi, m’agrippe au devenir : je n’ai la clef de moi qu’à ta serrure
Nous sommes l’un de l’autre l’énigme sainte !
Je ne crois pas au bonheur, comme il se doit, mais une phrase perle à mes lèvres ; membre amputé :
Je te jure que c'est vrai ; il n'y a de vérité que parce que j'ai appris à te jurer quelque chose.
Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Samedi 2 février 2008 6 02 /02 /2008 22:07
Nuit---Modane.jpg

Ne regarde pas sur le sable
Couler
Le sang cru des horloges :
Il s’efface au vent des caravanes.
Le temps sur un visage
Ne se lit pas toujours
Ni l'avant
Ni l'après
Et l'homme qui meurt
Est peut-être né
Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Lundi 24 mars 2008 1 24 /03 /2008 23:41




Captives d’un geai noir et gris
Tarissent tes attentes blanchies du jour cassé de lueurs
Carne irradiée dans la plaine la mer et les labours
Un envol

Tu reprends les travaux d’attention sous les châles bigarrés de vermine sous l’auvent de nylon des échoppes derrière les portes de tôle
Parfois dans un sarong une échine se déploie entamée qui craque
Tous les corps au fond du Squelette Ancestral
Les couronnes de fleurs fraîches empourprent les solitudes
Mariées amaigries à l’autel de survie
Tout près clinque l’or du monde dans les rizières du possible et l’industrie fourmilière
Hommes et femmes partout cultivent leurs lendemains

Combien de fois a-t-on réclamé ton aide
Aidez-moi aidez-moi aidez-moi
Tu as baissé les yeux sur le nombre ininterrompu de tes pas
Ainsi soit la mort
Ainsi son visage lent de promeneur
Que s’éteignent les moribonds dans leurs commerces foireux
Comme tu promets de mourir à la lie de l’espérance
Une fois épuisées les routes du petit matin
Que s’effondrent les terriers défaits du Tamil Nadu
Dans les temples polis par les prières dans le vide ou le progrès dans l’argent dans l’arnaque la vertu le courage la modestie
Que tombent les corps goutte-à-goutte
Dans l’absence creusée pour eux au monde et à l’instant
Car les heures sont nos heures et ne sont que nos heures
Le chignon d’une gamine dans les serres d’un oiseau qui vient troubler sa danse
Voilà elle tombe

Loués soient les éléphants la libre entreprise a son milliard quotidien de nouveaux fidèles
Le soleil cingle et les sourires
Les muscles s’allongent et la photogénie
La main du cloporte frôle celle du magnat very big size american style
Et les touristes bouffent du yoga

Tu voudrais croire au croisement de l’aube et des bateaux arabes dans le port de Cochin
Tu veux porter l’amoureuse sur les collines d’abandon
Lever les yeux
Mais tu brises le hochet de tes élans contre le mur de chambres trop étroites
Tu confonds les visages du cœur fou
Tu es muet dans l’Inde au galop des fêtes alphabétiques dépliant leurs lettres de la naissance à l’oubli
Voilà elle renaît

Tu habites vaguement le présent
Tu n’incrimines personne
Mais les coutures du temps sont si voyantes
Et toujours tu oscilles à l’égard de la vie du voyage ou d’autrui
Entre adoration vaine et rancœur absurde

Qu’on te pardonne ces brouillons d’âme (grand mot trouvé par un homme qui se sentait petit)
Qu’on se plaigne de tout baiser repris
Ou interdit
Qu’on célèbre les vies courtes sur les digues souillées du Bengale ou d’Oman
Dans les flots sacrés de Rameshwaram
Sur tous les quais de gare

Loin des avalanches de luxe de mépris d’envie de mauvaise foi

Que bandent les ânes
Sans s’embrasser

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Mardi 13 mai 2008 2 13 /05 /2008 13:29




Les jours s’abolissent - tas de fumier dans les décharges périphériques - que nous nommions nos vies :
Maintenant les corbeaux

Ainsi je n’ose plus de pensée solaire qu’à minuit passé dans mon pays d’ennui
J’arme la lumière de destins qui tempêtent   
Quand tout s’éteint
Je prends l’arme
Et chiale de pénombre bue
Quel malin

Sur les voies vaines déférées au parquet, je compte les pas qui me séparent du premier homme touchable
Et de l’âme collective
Parfois, je vais au théâtre voir deux êtres se parler de ce qu’il faudrait faire pour se parler
Je reviens en rampant dormir dans mon insoluble mue
Toujours le soleil de pleine nuit
Le courage de la main levée pour caresser la main couchée
Sans trêve je m’annule
Dans ma décharge d’interdits
Quel homme

J’habite ce matin frontalier de l’abyme
Quand la pluie mitraille l’avenue de Clichy
Et ses travelos plastiqués
Gamines paumées dans des gaillards
(Tu leurs ressembles)
Je cherche dans la poubelle sous l’évier les restes de mon visage
Ou bien mon nom
Les retrouverai-je ?

La question du jour n’a pas de sexe définitif
Les questions sont comme les anges
Qui nous gardent des réponses

Je ne risque plus ma main qu’au feu sans flamme de l’attente
Pourtant j’entends les gongs et les tonnerres
Sifflets, revolvers
Applaudissements
Cris :
Ça ne fait pas un volcan, ni une folie
Puisque nous sommes morts, sans plus d’histoire que les singes dans les laboratoires

J’aurais tant voulu me noyer en nous
Gratuitement
Par goût de l’absurde, pour l’ironie de mon sort
Puisque nul n’est complet, ni à compléter
J’aimerais tant m’oublier pour nous oublier
Que cela serve d’empreinte ou de profondeur
A un futur meilleur que cette farce
Il a plu terriblement
Tout est brouillé

Je suis ballant
Sans autre dieu que la course plate de nos ombres jointes et disjointes
Sans autre alternative
Que le refuge de deux mains qui savent
Passé minuit
Me joindre
Me disjoindre
(Ce sont ses mains à elle)

Et mes départs fuient sans moi vers des points que l’horizon sème trop loin de l’horizon
Et je ne prends plus de pari sur l’instant qu’à minuit passé
Quand les instants ressemblent à des cabarets fermés
Et je ne crois plus qu’à minuit passé

Le reste du temps
Je souris
À distance raisonnable du premier homme touchable
Et de l’âme filandreuse qui, invisiblement, réunit tous les êtres, ces êtres qui se parlent de ce qu’il faudrait faire pour se parler
Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Jeudi 22 mai 2008 4 22 /05 /2008 21:55



Où qu’on soit dans les villes, on ne demeure pas, on n’habite pas, on n’a pas d’adresse, à vrai dire : on est invité. Toutes les villes sont portuaires et nous sommes toujours le marin de quelqu’un.

Au feu rouge, les enfants regardent en direction de la mer, même si c’est un mur.

Les villes sont utopiques, elles qui rassemblent les hommes aux intersections, elles qui réclament de vivre les uns si près des autres, elles qui nous lient, nous qui parlons souvent la langue des séparations ; les villes sont utopiques, donc elles n’existent pas ; les villes sont invisibles, puisque ce ne sont que des hommes, puisque ce n’est que l’autre.
Les villes racontent ça : l’autre et moi, l’autre au plus près de moi.

Quel âge donner à l’utopie ?

Dans les villes, il y a tous les livres ; de pierre, de papier, de bois, livres d’air qu’on respire. Tout parle, dans les villes, tout parle de l’autre, celui d’hier ; tout parle de moi, celui que j’ai été, que je suis, que je serai ; les villes parlent de celui que l’autre sera demain, sous mes yeux ; les villes parlent de chaque jour et de la nuit des temps.

Les enfants le savent, eux qui ne regardent pas seulement, mais guettent, épient, traquent, dévisagent.

Je me souviens : l’année dernière, passant par Times Square, à New York, je lisais sur un panneau digital qu’on recensait alors dans la ville 113 nationalités. Ainsi, dans les villes, il y a le monde entier ; c’est un tour de magie : faire tenir le monde à l’intérieur du chapeau, et nous y parvenons, nous qui ne sommes pas magiciens. C’est notre idée pour les villes, notre penchant collectif, désir à peine avoué, parfois nié, toujours revendiqué.

Au théâtre, les enfants apprennent à voir le monde au sein d’une assemblée ; et ils découvrent que la magie est un artisanat.

Dans les villes, il y a la foule et les solitudes qui écrivent cette langue du carrefour, à l’horizontale des flux, pour les grossir, à la verticale des murs, pour les passer ou les crever de fenêtres.

Les enfants doivent grandir ; pour avoir la force de détruire les murs ; parce que c’est lourd, une brique.

Tous les pays, toutes les langues, tous les visages, tous les ailleurs, les rêves, routes et déroutes ; tout commence et finit là, contre l’autre, en compagnie de l’autre, au milieu des pierres, des arbres et des livres, en pleine rue, à pleins poumons, au-delà des frontières. Peut-être les villes sont-elles les dernières à nous parler encore de notre histoire sans en faire une ritournelle ou un slogan, entre monuments et musées, théâtres, jardins et bistrots. Silencieusement. Secrètement. Au milieu du vacarme : les veinures du palimpseste. Et chaque jour, dans les villes, au plus près du réel, s’écrivent des millions d’histoires. Des milliards. Presque l’infini.

Je n’écris pas pour les enfants.
J’écris pour un enfant.
Un enfant, assis sur une pierre, adossé à un mur ou un arbre.
Un enfant qui siffle en regardant la forêt.
Cet enfant-là, qui repousse la peur.

Un enfant et un seul, comme une ville interminable.
Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Samedi 7 juin 2008 6 07 /06 /2008 14:04




Le jour crisse, alors la nuit -

Sous les pieds la flaque de gazole

Bientôt

Dans la poitrine un cœur

Traversé par l’essieu

De n’importe quel passant

Ce cœur avec lequel

Tu cherches une parole à tenir

Extra-muros

À n’importe quel prix

Ex nihilo

 

Tu écrases dans le cendrier d’une chambre occulte ta belle petite gueule de ritournelle merdique tu te froisses dans les draps de papier glacé n’embrases aucun firmament durable

 

Quatre mots à la codéine

Sans abcès notable

Une surface d’ode

Éclairée de l’intérieur

Mais c’est de la brume tombée du futur

Sur ces jours de carnaval

Où meurent les enfants qui naissent

 

Tu voudrais pour elle

Ouvrir l’angle de n’importe quel soir

Sous la navisphère

Une étoile parfaitement calculée

Une île régulière

Où peindre des cieux smalts

Tu aimerais lui rappeler, d’un murmure ou d’un geste

Toutes les données

De l’audace

Et les mensurations des dieux

Tu lui demanderais bien de t’accorder un slow

Un ciné

Une promenade le long du barrage, se souvient-elle, le lac artificiel, près de la frontière, il y a des années, on l’avait vu sous la neige

 


Tu pries de connaître avant l’oubli le courage qu’il faut au mort

Pour promettre au choéphore :

Repars, je n’ai besoin de rien

Tu écrases dans le cendrier d’une chambre occulte ta belle petite gueule de ritournelle merdique tu te froisses dans les draps de papier glacé n’embrases aucun firmament durable

 

Dix mille souhaits dans le coffre-fort et pas une clé alentour

 

Ta vie, la voilà, hirudine

Avec l’amour qui surnage

Dans la main du noyé

 

Toutes les chances ne meurent pas de porter les regrets

 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Mercredi 27 août 2008 3 27 /08 /2008 14:29

 

A Claude Lucas

 

 

Cette nuit

Le sommeil a soutenu mille thèses

A la frange des rêves

Tout était oral manqué

Dans les halls obscurs

Où je dors, vivant :

Victoire des muets qui n’ont à dire que leur silence

Et quelque cri de bête aveugle

 

Cette nuit

La réalité a noyé les récits qu’on a d’elle

Dans les langes

D’un dieu passe-partout

Avec les chiots inutiles

La clique des suicidés

Les enfants imprudents :

Fouets cassés du saule, au pied duquel j’allais penser à toi pleureuse

Sans autre dessein que cette pensée

Rendue à la vie sauvage

 

Cette nuit

La réalité n’est plus que ce fatras de fables, gonflées d’eau douce

Et je n’ai plus la force du bouche à bouche

Alors je guette

Derrière la gare Cornavin

Les adultes sous tutelle, singes errants dans des joggings sales, appuyés sur une béquille creuse ;

A leur passage

La mort sourit de toute sa patience

 

*****

 

Cette nuit

Celui qui avait perdu la voix était celui qu’on entendait le plus distinctement

Celui qui ne croyait plus était celui que Dieu reconnaissait

Celui qui prenait le monde à rebrousse-poil filait le meilleur coton

Je n’étais pas celui qui -

 

*****

 

Assis sous le saule hébété

Je recensais mes atteintes à la vie

Ce jour-là, je n’ai pas voulu vivre

Ce jour-là encore

Et ce jour-là aussi

 

Idiot…

 

Qu’ai-je gâché de nos oublis ?

 

(Ne réponds pas)

 

*****

 

Le Pont de la Coulouvrenière

Me mène toujours à toi

Je n’ai pas connu plus intègre pourriture

Ni promesse plus blanche

Que celle de tes regards, mourant dans la froidure

De mes silences

 

C’est que le monde est si bavard

Et j’ajoute à sa langue

La pendaison au nœud constant et lâche

De mon balbutiement

 

Pardonne le mouchoir

Qui n’éteint pas ma bouche

Il flotte en étendard sur cent villes à la fois

Ne fait que peu de bruit, au fond, tu vois

Nous saignons en buvards, en princes ou en manants

Nos poèmes bien rouges

Et ma viande au crochet

Du consentement

 

*****

 

Je n’ai ma place qu’à l’entrerail du fleuve

Au sexe transparent de l’eau

Je ne suis là qu’en partant

Dans la foule des gens secs

Hommes et femmes insituables

Sur la diagonale

Où ivre

Je m’engonce

Et quand on fait l’appel

Quand on prononce à voix claire

Le nom des présents

Je ne sais jamais lever le doigt

 

*****

 

Alors je m’efface

Rampe sous la nuit des disparus du bord du lac

Sous la nuit morte d’être sereinement ignorée

 

*****

 

Heureusement

Dans la rue de Malatrex

Il y a des voyous

Qui perdent leur temps

A mesure qu’ils vident leurs poches

De substances abstraites

Poudres bonnes à rendre les jours abstraits

Rendre les corps abstraits

La vie abstraite tout entière de son origine à son coma

Des voyous abstraits dans des rues abstraites qui me rendent la vie supportable

Ainsi disparue en elle-même

 

Dans la rue de Malatrex

Le long de la voie ferrée

Des voyous perdent leur temps

A mesure qu’ils vident mes poches

Et si tu te penches

Sans qu’on t’aperçoive – ni eux qui perdent leur temps, ni moi qui perds le mien -

Si tu te penches et si tu sais la discrétion du geste

Tu ramasseras quelques minutes

Encore utilisables

 

A qui les donneras-tu, demain, ces instants volés ?

 

(Ne réponds pas)

 

*****

Moi, qu’en ferai-je ?

Je les gâcherai, je crois

Je montrerai l’exemple du parfait gâchis

 

En attendant, sur le ciment des dormeurs

Je vomis la liberté sans vertige

Le béton chante une douleur

De montagne

 

*****

 

Pas d’espoir à coaguler

Rien qu’un visage aux os démis

A la fracture apparente

 

Te souviens-tu de moi, à l’instant où je me brise pour me briser ?

 

(Ne réponds pas)

 

*****

 

Sur le Boulevard de Saint-Georges

Ces hommes passent, ces femmes

Je suis comme eux, comme elles

Je dors, le flanc contre celui de mon extrême violence

 

*****

 

C’est ainsi, mon aimée

Le monde s’ennuie de nous

Mon aimée

Il s’ennuie

 

*****

 

Alors il nous efface

Et signe à la fin de nos géographies

 

*****

 

Tu peux toujours sourire

Au fond

Je n’espère pour ma vie aucune qualité

Et pour toi nul autre horizon

Que le dernier vertige


 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Ils ont amputé / tes cuisses de mes hanches.

A mes yeux ce sont toujours / des médecins. Tous autant qu'ils sont.

Ils nous ont détachés / l'un de l'autre. A mes yeux ce sont des ingénieurs.

Dommage. Nous étions une bonne invention / et amoureuse avec ça :

un avion fait d'un homme et d'une femme, avec des ailes et tout le reste :

nous nous sommes un peu élévés du sol,

nous avons un peu volé.

Yehuda Amichaï, "Perdu dans la grâce"

 

Pour toute demande de droits concernant les pièces de théâtre ou poèmes publiés à L'Arche, merci de contacter Katharina von Bismarck au +33 1 46 33 63 26.

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L’office de la parole,
au-delà de la petite misère,
de la petite tendresse en désignant ceci ou cela, est un acte d’amour : créer de la présence.
 
L’office de la parole
Est que le monde puisse dire le monde,
Que le monde puisse dire l’homme.
 
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La parole : ces yeux ouverts.
 
Roberto Juarroz, "Poésie verticale"
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