Vendredi 12 mars 2010 5 12 /03 /2010 07:59

Gaby – Regarde.

 

Brunella – Tu as fait la soupe aussi.

 

Gaby – Oui j’ai fait la soupe.

 

Brunella – La soupe.

 

Gaby - Tu m’en veux parce que j’ai fait la soupe ?

 

Brunella – Non, la soupe c’est bien. Tu peux faire la soupe. Ça me fait plaisir que tu fasses la soupe.

 

Gaby – Quoi ?

 

Brunella – Rien.

 

Gaby – Allez.

 

Brunella – Non rien.

 

Gaby – Tu allais ajouter quelque chose. Ajoute.

 

Brunella – Ça me fait plaisir que tu prépares la soupe, même si quand c’est toi qui fais la soupe, on n’en mange pas une louche.

 

Gaby – Ah bon et pourquoi pas une louche ?

 

Brunella – Parce qu’elle est immangeable.

 

Gaby – Ma soupe, elle est immangeable ?

 

Brunella – Tu la laisses toujours cramer, le fond de la casserole crame et ta soupe a un goût de merde, c’est automatique. Tu es un homme, mon chéri, tu le sais. Ce n’est pas grave en soi. Mais la soupe que tu nous prépares, c’est une soupe d’homme, une soupe oubliée.

 

Gaby - J’ai fait bouillir le reste de courge qui traînait dans le frigo. J’ai mis un bouillon de légume, j’ai salé et poivré, j’ai surveillé la cuisson, du début à la fin. Et j’ai tout passé au moulin. Et puis j’ai touillé, touillé. Elle est bonne, j’ai goûté. Goûte.

 

Brunella – Elle a un goût de cramé.

 

Gaby – Quoi ? Fais voir.

 

Brunella – Qu’est-ce que je disais.

 

Gaby – Elle est excellente, cette soupe.

 

Brunella – Elle a un goût de merde, franchement.

 

Gaby – Quand même.

 

Brunella – Gaby mon Gaby mon petit, je ne veux pas être de mauvaise foi, sous prétexte que je suis ta mère et que tu fais un effort pour ta mère en préparant la soupe du soir. Tu es la dernière personne avec qui je serai de mauvaise foi, Gaby, la dernière.

 

Gaby – Tu dis qu’elle a un goût de cramé ? Mais qu’est-ce que tu entends par cramé ?

 

Brunella – Cramé. C’est le Portugal ou la Corse en été, tu vois, cette ambiance-là.

 

Gaby – Elle a un goût de courge, M’man. C’est une soupe à la courge avec un goût de courge.

 

Brunella – Ouais ouais.

 

Gaby – Je sens un truc qui commence à monter, M’man.

 

Brunella – Gaby mon petit, calme-toi.

 

Gaby – Non mais ça monte.

 

Brunella – Mais non.

 

Gaby – Si si ça monte.

 

Brunella – Je te dis que non.


Gaby – Ça monte quand même.


Brunella - Tu t’énerves pour un rien. C’est fou ça, comme tu pars au quart de tour, comme tu es susceptible, alors ça, ça on se demande de qui tu tiens ça, on croirait ton père en personne, bon, allez, on va la manger ta soupe.

 

Gaby – Ah bon on va la manger.

 

Brunella – Pour une fois qu’elle n’est pas mauvaise.

 

Gaby – Ah bon elle n’est pas mauvaise.

 

Brunella – Cet orteil me fait souffrir, tu n’as pas idée.

 

Gaby – Elle est bonne, ma soupe ?

 

Brunella – Je retire ce que j’ai dit. Pour une fois, elle est mangeable. J’ai été surprise à vrai dire. D’habitude, tu la rates, alors je pensais que tu l’avais ratée comme d’habitude, mais c’est vrai que – Bon. Bravo pour ta soupe, Gaby. C’est une réussite, c’est sûr. Une réussite ou un miracle, je ne sais pas, mais bravo. Je plaisante, Gaby mon chéri. C’est tous ces poivrons qui me montent à la tête. Tu es mon Paul Bocuse ! Je mets la table.

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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A mes yeux ce sont toujours / des médecins. Tous autant qu'ils sont.

Ils nous ont détachés / l'un de l'autre. A mes yeux ce sont des ingénieurs.

Dommage. Nous étions une bonne invention / et amoureuse avec ça :

un avion fait d'un homme et d'une femme, avec des ailes et tout le reste :

nous nous sommes un peu élévés du sol,

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Yehuda Amichaï, "Perdu dans la grâce"

 

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