West Village et Greenwich
Apnée des rues
Jusqu’aux bords de l’Hudson
Où elles consentent à se noyer
Et tu te dis pourquoi pas tu te dis allez et puis non pas aujourd’hui non merci et puis
À l’entrée des toilettes publiques
Sur les bords de l’Hudson
Un type noue, dénoue ses lacets
Humant par à-coups son aisselle
Portoricaine
Comme on croque un piment
Pour héler le courage
Il a quarante ans
Une coupe en brosse, des pompes en croco
Une gourmette sur laquelle on peut lire
Le prénom
Sue
Deux pisseuses hispano
Se prostituent dans une supérette
Sur Christopher Street
Sous le climatiseur
On a écrit en lettres capitales
HERE EVERYTHING IS DISCOUNT
Longue révérence du soleil
Sur les bords de l’Hudson
Les poumons pleins d’eau
Manhattan
Tu as perdu trop de faces
Pour la fabrique de masques
Le type à la gourmette disparaît
Dans un chiotte
Avec vingt centimètres de virile compagnie
Peut-être quinze
Peut-être moins
C’est le jeu
Parier sur un visage le plaisir caché dans son froc
Et tant pis si allez oui merci et puis
Les rues dégorgent de vieilles folles promenant teckels et chihuahuas
Vieilles dingues peinturlurées
Qu’alourdissent des bijoux en toc et chinetoque
Les rues ne parlent plus que des langues peintes
Les femmes sont d’une beauté chiante
On voudrait les mettre sous verre
Avec des papillons misogynes
Le type à la gourmette sort du chiotte
Triste, soulagé
Ajuste sa brosse
Se lasse et se délasse
Sur les bords de l’Hudson
Et puis merci bien allez dégage et puis
Il sort aussi de ton poème
Rien à y foutre
To Sue Forever
Tu écris un mot d’amour
À Sue
Qu’elle ne lira jamais
Dans les clichés pantelants
Ils ont amputé / tes cuisses de mes hanches.
A mes yeux ce sont toujours / des médecins. Tous autant qu'ils sont.
Ils nous ont détachés / l'un de l'autre. A mes yeux ce sont des ingénieurs.
Dommage. Nous étions une bonne invention / et amoureuse avec ça :
un avion fait d'un homme et d'une femme, avec des ailes et tout le reste :
nous nous sommes un peu élévés du sol,
nous avons un peu volé.
Yehuda Amichaï, "Perdu dans la grâce"
Pour toute demande de droits concernant les pièces de théâtre ou poèmes publiés à L'Arche, merci de contacter Katharina von Bismarck au +33 1 46 33 63 26.
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