Paso de Jama
La Lumière cherchait sa mère dans l’altiplano
Là-bas, les volcans tournaient
Comme des berceuses
Je les entendais s’éclaircir la voix
Les douaniers buvaient du thé de coca
En prenant le Temps pour un de leurs nombreux fils
Plus loin, je plaignais les cactus
Potences pour les spectres andins
Bouquets de doigts se défendant des morts
Tous ces fantômes
Dans les pentes
Et tout à l’heure
La vieille indienne mâchait sa coiffe
Son berger allemand n’était pas son berger
A peine un ami
Elle marchait au milieu de la route, fagot de bois sur le dos
Le chien planait sur les prières
Qu’elle chantait à tue-tête
L’autocar a klaxonné deux fois
Elle n’a pas pressé le pas
Ne s’est pas écartée
Son chien non plus
L’autocar a klaxonné une troisième fois
Elle n’a pas pressé le pas
Ne s’est pas écartée
Son chien non plus
L’autocar a ralenti
Ralenti
Ralenti
Puis il est mort
Comme ça
Et tous ses passagers
Dont j’étais
Tous morts
De rouille foudroyante
La vieille indienne a éclaté de rire
Son chien non plus
Miracle du ciel qui cherche ses parents sur terre
Ils ont amputé / tes cuisses de mes hanches.
A mes yeux ce sont toujours / des médecins. Tous autant qu'ils sont.
Ils nous ont détachés / l'un de l'autre. A mes yeux ce sont des ingénieurs.
Dommage. Nous étions une bonne invention / et amoureuse avec ça :
un avion fait d'un homme et d'une femme, avec des ailes et tout le reste :
nous nous sommes un peu élévés du sol,
nous avons un peu volé.
Yehuda Amichaï, "Perdu dans la grâce"
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