Jeudi 22 mai 2008
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Où qu’on soit dans les villes, on ne demeure pas, on n’habite pas, on n’a pas d’adresse, à vrai dire : on est invité.
Toutes les villes sont portuaires et nous sommes toujours le marin de quelqu’un.
Au feu rouge, les enfants regardent en direction de la mer, même si c’est un
mur.
Les villes sont utopiques, elles qui rassemblent les hommes aux intersections, elles qui réclament
de vivre les uns si près des autres, elles qui nous lient, nous qui parlons souvent la langue des séparations ; les villes sont utopiques, donc elles n’existent pas ; les villes sont invisibles,
puisque ce ne sont que des hommes, puisque ce n’est que l’autre.
Les villes racontent ça : l’autre et moi, l’autre au plus près de moi.
Quel âge donner à l’utopie ?
Dans les villes, il y a tous les livres ; de pierre, de papier, de bois, livres d’air qu’on
respire. Tout parle, dans les villes, tout parle de l’autre, celui d’hier ; tout parle de moi, celui que j’ai été, que je suis, que je serai ; les villes parlent de celui que l’autre sera demain,
sous mes yeux ; les villes parlent de chaque jour et de la nuit des temps.
Les enfants le savent, eux qui ne regardent pas seulement, mais guettent, épient, traquent,
dévisagent.
Je me souviens : l’année dernière, passant par Times Square, à New York, je lisais sur un panneau
digital qu’on recensait alors dans la ville 113 nationalités. Ainsi, dans les villes, il y a le monde entier ; c’est un tour de magie : faire tenir le monde à l’intérieur du chapeau, et nous y
parvenons, nous qui ne sommes pas magiciens. C’est notre idée pour les villes, notre penchant collectif, désir à peine avoué, parfois nié, toujours revendiqué.
Au théâtre, les enfants apprennent à voir le monde au sein d’une assemblée ; et ils découvrent que
la magie est un artisanat.
Dans les villes, il y a la foule et les solitudes qui écrivent cette langue du carrefour, à
l’horizontale des flux, pour les grossir, à la verticale des murs, pour les passer ou les crever de fenêtres.
Les enfants doivent grandir ; pour avoir la force de détruire les murs ; parce que c’est lourd,
une brique.
Tous les pays, toutes les langues, tous les visages, tous les ailleurs, les rêves, routes et
déroutes ; tout commence et finit là, contre l’autre, en compagnie de l’autre, au milieu des pierres, des arbres et des livres, en pleine rue, à pleins poumons, au-delà des frontières. Peut-être
les villes sont-elles les dernières à nous parler encore de notre histoire sans en faire une ritournelle ou un slogan, entre monuments et musées, théâtres, jardins et bistrots. Silencieusement.
Secrètement. Au milieu du vacarme : les veinures du palimpseste. Et chaque jour, dans les villes, au plus près du réel, s’écrivent des millions d’histoires. Des milliards. Presque
l’infini.
Je n’écris pas pour les enfants.
J’écris pour un enfant.
Un enfant, assis sur une pierre, adossé à un mur ou un
arbre.
Un enfant qui
siffle en regardant la forêt.
Cet enfant-là, qui repousse la peur.
Un enfant et un seul, comme une ville interminable.
Par Fabrice Melquiot
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Publié dans : fabricemelquiot
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