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Ils ont amputé / tes cuisses de mes hanches.

A mes yeux ce sont toujours / des médecins. Tous autant qu'ils sont.

Ils nous ont détachés / l'un de l'autre. A mes yeux ce sont des ingénieurs.

Dommage. Nous étions une bonne invention / et amoureuse avec ça :

un avion fait d'un homme et d'une femme, avec des ailes et tout le reste :

nous nous sommes un peu élévés du sol,

nous avons un peu volé.

Yehuda Amichaï, "Perdu dans la grâce"

 

Pour toute demande de droits concernant les pièces de théâtre ou poèmes publiés à L'Arche, merci de contacter Katharina von Bismarck au +33 1 46 33 63 26.

Mardi 11 décembre 2007
Dans la boue de Bacongo tandis que j’allais au bord du fleuve voir les gosses enfreindre le courant et rire l’adrénaline à plein gosier j’aperçus sous son ombrelle une femme albinos les yeux clos dans son vêtement chinois usant d’airs de dame de cour s’éventant d’un mouchoir sale elle portait sur sa silhouette l’étrangeté des mondes superposés.
Longtemps je regardais le fleuve tandis qu’ailleurs au son des banquises on enterrait mon oncle.
Les enfants savonnaient leurs musculatures anachroniques.
Le fleuve charriait l’éventualité de ma mort comme le limon ou une promesse et j’aimais la savoir à portée de main ma fin dangereuse.
Il n’a pas plu.
Puis j’ai traversé le quartier en soutenant le plus de regards possibles par jeu sans doute.
Un garçon m’a demandé : comment ça va, le Blanc ?
J’ai répondu : bien, et toi le Noir ?
J’ai soutenu son regard (combien de secondes ?)
Il a fini par sourire et on s’est serré la main sur un nid de cactus ailés.
Le soir mon oncle était seul dans son caveau tout neuf et je pensais à lui à pleins poumons au revoir Tonton.
Longtemps je regardai le fleuve longtemps les rues longtemps les hommes les femmes marchands de crasse et marchands de crève et marchandeurs et rien juste des statues qui battent volontaires dans la survie de ferraille.
Peu à peu je me suis détaché et maintenant je flotte loin de tout comme au cœur je vois plus juste la couleur des yeux en orbite ceux de n’importe qui croisé là dans la marche tapée sur la terre d’orage.
Un bel instant je vois sans peur de voir puisque ma mort est au ventre du fleuve le poisson noir qu’on n’attrape qu’à la main passée ainsi soit-il.
Sinon j’ai trouvé que dans l’ensemble on parlait sacrément de queues et de couilles de cons et de culs et de nos corps débraillés ça ne m’a pas gêné mais je l’ai noté et je me suis dit que ce n’était plus vraiment au centre de ma vie tout ça je me faisais vieux peut-être ou alors j’étais trop amouraché papillon épinglé à un cœur éruptif sûrement.
Tant mieux Pour-Toujours.
Le ciel de nuit s’était déjà chargé d’arcs électriques.
Nous avons dansé et j’ai été gauche tu n’as pas idée.
par Fabrice Melquiot publié dans : fabricemelquiot
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