Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /2009 18:10

Les taxis-brousse cahotaient vers Dakar, nocturnes envolées sur le bitume

De l’autre côté de la route, le sommeil des glacières et des cormorans

Des gamines passaient, figures de proue sans vaisseau à charrier

Le téléphone public entassait les voix

Toutes les castagnes étaient rangées

Martin portait sa chéchia de dentelle noircie de crasse

Ibou préparait le thé dans une casserole de fer blanc, martelée comme l’était son cœur

Diakhaté rinçait les tasses dans une bassine sans eau

De l’autre côté du monde

Accroupis nous lancions nos blagues dans les scorpions

Nos rires éclataient, puis ils mouraient, pleins d'aiguillons

Nous buvions à nos santés inégales

J’aurais pissé dans cent mille violons pour inventer une musique très personnelle

 

 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 11:55

...


Rien dans les semailles de tes os

Rien dans les labours

Rien sur les collines

Rien dans la crécelle de l’enfant couché

Rien sous l’arbre sec

Rien dans le silence des phrases ou des falaises

Rien derrière, sauf si très loin derrière

Au premier point de l’horizon

Quand tu étais mort la première fois

Où les étoiles bégaient, l’oreille contre la nuit

Rien plus loin que toi de toi-même

Rien demain non plus

Rien dans les sanglots du poisson perroquet

Arrachés au harpon

Rien sous le lit

Rien à la fenêtre

Rien aujourd’hui

Géographie, brume, parole donnée

Rien ne dit

Que le temps est une ligne entre deux points

Rien dans les départs

Rien dans l’arrivée des trains en gare

Rien dans ton prénom

Et tes yeux bientôt pendront au cerisier

Planté hier de tes mains nues

Rien ne dit que tu mourras pour mourir

Le terme des dommages sera laissé vacant

Dans le jappement des peurs

La blancheur des questions

Tu cherches dans l’air si les disparus crachent des fruits

Rien de rien

Ni ton cœur dévorant

Ni tes yeux las de trop regarder

Ni ta voix mourante de trop vivre

Ni le soc des promesses

Dans la terre

Où les pas

Appellent d’autres pas

Rien ne dit que le soleil frappe plus fort que le squelette

Tu n’es pas si fragile

Tu n’es pas si seul

Tu tiens dans la main de minuscules alphabets

Un amour

Des bolides et un paratonnerre

Une installation pour la vitesse

Une autre pour la lenteur

Rien ne dit

Que rien ne dit

Rien

Le visible béni par l’invisible

Reprend le jeu

Quand il devient grave

Et tu souris peut-être

A la porte que l’on ferme

Sans choisir entre deux seuils
 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Mercredi 14 octobre 2009 3 14 /10 /2009 09:26
Les livres évoqués samedi dernier à la Librairie des Abbesses :
 
Le poisson-scorpion de Nicolas Bouvier
L'éternité par les astres de Louis-Auguste Blanqui
Compact de Maurice Roche
La mer de Jules Michelet
Poésie verticale de Roberto Juarroz
La vengeance de la pelouse de Richard Brautigan
La Fourmi Rouge et autres textes de Charles-Albert Cingria
L'innommable de Samuel Beckett
La poétique de la rêverie de Gaston Bachelard
Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès
Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Lundi 28 septembre 2009 1 28 /09 /2009 09:55

Mais dans les tendons de ma nuque, je reconnais les jonques

De la joie

Bordées de lampions vifs

Elles tracent un sillon de nacre et résistent au bouillon

De petites embarcations qui se teintent de pourpre

Et mettent à mes joues

L’enfance à la mode 

L’éclairage de mes veines balise la marche des soirs

Et des matins

Et je vais

Je vais bien

Je vais très bien

Des barques me descendent, me remontent, des barques me traversent

Chargées de marchandises

Existentielles

Hier encore, les gars du port

Gueulaient leur santé

Dans une artère mal famée

Ils trinquaient à la mort des voyages !

Tout un peuple m’irrigue

Vêtu de rêves si réels qu’ils effraient

Coiffé de casquettes à visière et de ventres et de brins d’herbes

Gorgé d’enzymes tendres et de rires et de foudres

Et je vois

Je vois loin

Je vois très loin

Derrière les arbres 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Lundi 27 juillet 2009 1 27 /07 /2009 09:39

Hier était magique
Ta foi dans ma propre magie :
Quand je disais oui
Tu voyais un oiseau vert sensass
Me sauter du crâne
Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Jeudi 2 juillet 2009 4 02 /07 /2009 00:38




Dans les roches carbonées, aux veines noires, sang tari

L’arpenteur pose sa tête

Et elle bleuit

Est-ce toi que le soir déguise en prose au crayon de couleur ?

 

Petit poème du crassier

Où monte la vigie

Pour parler bas

De qui meurt

 

Mon visage n’est plus présentable qu’à la lumière des souterrains

Viens voir

La nuit m’offrir son sein unique sous le corsage opaque

 

Nous avons failli, toi et moi, faire un avion de quatre bras

Un voyage à dix balles sur l’Île des Aléas

Avec chapeau de paille, aspirations, vitraux pour notre église

Et puis

Le soir

Un soir qu’on appelle le soir

Un caillou, du verre brisé, le souffle court

 

Et puis

Nous avons relancé les dés

La Roue des Temps Composés

Dans la tombola du dimanche

 

Nous avons relancé
 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Samedi 20 juin 2009 6 20 /06 /2009 09:09




West Village et Greenwich

Apnée des rues

Jusqu’aux bords de l’Hudson

Où elles consentent à se noyer

Et tu te dis pourquoi pas tu te dis allez et puis non pas aujourd’hui non merci et puis

 

À l’entrée des toilettes publiques 

Sur les bords de l’Hudson

Un type noue, dénoue ses lacets

Humant par à-coups son aisselle

Portoricaine

Comme on croque un piment

Pour héler le courage

Il a quarante ans

Une coupe en brosse, des pompes en croco

Une gourmette sur laquelle on peut lire

Le prénom

Sue

 

Deux pisseuses hispano

Se prostituent dans une supérette

Sur Christopher Street

Sous le climatiseur

On a écrit en lettres capitales

HERE EVERYTHING IS DISCOUNT

 

Longue révérence du soleil

Sur les bords de l’Hudson

Les poumons pleins d’eau

Manhattan

Tu as perdu trop de faces

Pour la fabrique de masques

 

Le type à la gourmette disparaît

Dans un chiotte

Avec vingt centimètres de virile compagnie

Peut-être quinze

Peut-être moins

C’est le jeu

Parier sur un visage le plaisir caché dans son froc

Et tant pis si allez oui merci et puis

 

Les rues dégorgent de vieilles folles promenant teckels et chihuahuas

Vieilles dingues peinturlurées

Qu’alourdissent des bijoux en toc et chinetoque

 

Les rues ne parlent plus que des langues peintes

 

Les femmes sont d’une beauté chiante 

On voudrait les mettre sous verre

Avec des papillons misogynes

 

Le type à la gourmette sort du chiotte

Triste, soulagé

Ajuste sa brosse

Se lasse et se délasse

Sur les bords de l’Hudson

Et puis merci bien allez dégage et puis

Il sort aussi de ton poème 

Rien à y foutre

 

To Sue Forever

 

Tu écris un mot d’amour

À Sue

Qu’elle ne lira jamais

Dans les clichés pantelants

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Jeudi 21 mai 2009 4 21 /05 /2009 22:12



A l’heure chienne

On est sans descendance

Dans une ville étrangère

Sans destination

Ni patronyme

Le pouls sanglé

A des vents sinueux

Et des artères malsaines

La ruine d’existences en ruines

On passe le chiffon

Sur une arche de souvenirs falots

 

*****

 

Rien ne brille que ce qui brille pour rien

 

*****

 

On est au bar l’invisible manivelle

D’un orgue à vendre

Et on pleure de rire

Comme le fou dans sa cage d’esprits

S’en remet toujours à lui-même

Pour sortir

Victorieux de l’espoir

 

*****

 

Rien à convoiter

Sinon ce que l’autre a su perdre avant soi

 

*****

 

Son corps d’animal dans son corps d’homme

On avance à pas de fourmi

Recule à pas de loup

Dans la mélancolie

C’est ici

Tout l’amour qu’on porte à ses chagrins

Ces peines sans origine

Qui font retentir

L’éclat d’écrire

 

*****

 

Rien n’est à soi que ce revolver sur la tempe d’une fête

 

*****

 

C’est l’heure où s’éteignent les voyages

Dans l’art brut des chemins

Les pèlerins s’annulent

Au fur de l’appel

Leur nom blanchit sous d’autres noms

Et les balises pleurent nos détresses

Un mauvais lit ne tient que de mauvaises promesses

 

*****

 

C’est l’heure où les hommes

Prennent aux chiens leurs tiques

Et se grattent le derme pour trouver

La peau de l’autre sous sa peau à soi

Ils se reniflent le cul

Dans des vies de copistes

Qui s’annulent en se reprenant

Et celui qui marche est piétiné

 

*****

 

A l’heure chienne

Cent cloches tremblent sur le trottoir de l’Avenida Pedro Montt

On salue les mourants qui repeignent

La devanture des aventures

En chantant faux

 

*****

 

Ils vendent un sparadrap des sucettes ou leurs parents

Prient le ciel de leur accorder trois épis de maïs

Et une chaude-pisse de leur lâcher le frein

Leur corps ment comme la verrière d’une gare

Qui signale une arrivée

Quand le train va partir

 

*****

 

Je te cherche

A l’heure chienne

Dans des rues peuplées de vieux garçons

En pulls jacquards

 

*****

 

Je suis une imitation qu’on imite

Un article bon marché

Qui prend la poussière

Sur l’étal des chiens et des humains

 

*****

 

Maintenant, l’Amérique est au sud

 

*****

 

Je t’ai trouvée

A l’heure où les morts font silence

Respectueux de notre attente

 

*****

 

Tu es cassable, mademoiselle

 

*****

 

Maintenant, le soleil n’a plus de joue

A te tendre

 

*****

 

Brûle sans lui

 

*****

 

Je prends des gants pour te demander ton prénom

Ma question prend ton histoire

A pleines mains

 

*****

 

Noah

Noah J. Terlow

Sur ton passeport tâché d’encres

Autoritaires

 

*****

 

Et quand tu lèves les yeux

Je salue les esclaves
 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Samedi 25 avril 2009 6 25 /04 /2009 15:17




Paso de Jama

La Lumière cherchait sa mère dans l’altiplano

Là-bas, les volcans tournaient

Comme des berceuses

Je les entendais s’éclaircir la voix

 

Les douaniers buvaient du thé de coca

En prenant le Temps pour un de leurs nombreux fils

Plus loin, je plaignais les cactus

Potences pour les spectres andins

Bouquets de doigts se défendant des morts

Tous ces fantômes

Dans les pentes

 

Et tout à l’heure

La vieille indienne mâchait sa coiffe

Son berger allemand n’était pas son berger

A peine un ami

Elle marchait au milieu de la route, fagot de bois sur le dos

Le chien planait sur les prières

Qu’elle chantait à tue-tête

 

L’autocar a klaxonné deux fois

Elle n’a pas pressé le pas

Ne s’est pas écartée

Son chien non plus

 

L’autocar a klaxonné une troisième fois

Elle n’a pas pressé le pas

Ne s’est pas écartée

Son chien non plus

 

L’autocar a ralenti

Ralenti

Ralenti

Puis il est mort

Comme ça

Et tous ses passagers

Dont j’étais

Tous morts

De rouille foudroyante

 

La vieille indienne a éclaté de rire

Son chien non plus

 

Miracle du ciel qui cherche ses parents sur terre

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Dimanche 22 mars 2009 7 22 /03 /2009 12:06



Les miracles se produisent

A l’origine vierge

Des volontés

Sur une pierre de touche

Où l’or, de sa propre main, écrit

Son nom

Ou le mien

 

Les miracles portent cet habit de feuilles et de cris

Là, tremble la perspective des temples

A la cime du corps

Nu

Sur l’arête des pensées

 

Et ce qu’on croyait perdu

N’est qu’égaré

Dans le cirque des promesses

 

Sans filet, je saute dans la chance

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Ils ont amputé / tes cuisses de mes hanches.

A mes yeux ce sont toujours / des médecins. Tous autant qu'ils sont.

Ils nous ont détachés / l'un de l'autre. A mes yeux ce sont des ingénieurs.

Dommage. Nous étions une bonne invention / et amoureuse avec ça :

un avion fait d'un homme et d'une femme, avec des ailes et tout le reste :

nous nous sommes un peu élévés du sol,

nous avons un peu volé.

Yehuda Amichaï, "Perdu dans la grâce"

 

Pour toute demande de droits concernant les pièces de théâtre ou poèmes publiés à L'Arche, merci de contacter Katharina von Bismarck au +33 1 46 33 63 26.

Texte libre

L’office de la parole,
au-delà de la petite misère,
de la petite tendresse en désignant ceci ou cela, est un acte d’amour : créer de la présence.
 
L’office de la parole
Est que le monde puisse dire le monde,
Que le monde puisse dire l’homme.
 
La parole : ce corps vers tout.
La parole : ces yeux ouverts.
 
Roberto Juarroz, "Poésie verticale"
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