Samedi 20 juin 2009 6 20 /06 /2009 09:09




West Village et Greenwich

Apnée des rues

Jusqu’aux bords de l’Hudson

Où elles consentent à se noyer

Et tu te dis pourquoi pas tu te dis allez et puis non pas aujourd’hui non merci et puis

 

À l’entrée des toilettes publiques 

Sur les bords de l’Hudson

Un type noue, dénoue ses lacets

Humant par à-coups son aisselle

Portoricaine

Comme on croque un piment

Pour héler le courage

Il a quarante ans

Une coupe en brosse, des pompes en croco

Une gourmette sur laquelle on peut lire

Le prénom

Sue

 

Deux pisseuses hispano

Se prostituent dans une supérette

Sur Christopher Street

Sous le climatiseur

On a écrit en lettres capitales

HERE EVERYTHING IS DISCOUNT

 

Longue révérence du soleil

Sur les bords de l’Hudson

Les poumons pleins d’eau

Manhattan

Tu as perdu trop de faces

Pour la fabrique de masques

 

Le type à la gourmette disparaît

Dans un chiotte

Avec vingt centimètres de virile compagnie

Peut-être quinze

Peut-être moins

C’est le jeu

Parier sur un visage le plaisir caché dans son froc

Et tant pis si allez oui merci et puis

 

Les rues dégorgent de vieilles folles promenant teckels et chihuahuas

Vieilles dingues peinturlurées

Qu’alourdissent des bijoux en toc et chinetoque

 

Les rues ne parlent plus que des langues peintes

 

Les femmes sont d’une beauté chiante 

On voudrait les mettre sous verre

Avec des papillons misogynes

 

Le type à la gourmette sort du chiotte

Triste, soulagé

Ajuste sa brosse

Se lasse et se délasse

Sur les bords de l’Hudson

Et puis merci bien allez dégage et puis

Il sort aussi de ton poème 

Rien à y foutre

 

To Sue Forever

 

Tu écris un mot d’amour

À Sue

Qu’elle ne lira jamais

Dans les clichés pantelants

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Jeudi 21 mai 2009 4 21 /05 /2009 22:12



A l’heure chienne

On est sans descendance

Dans une ville étrangère

Sans destination

Ni patronyme

Le pouls sanglé

A des vents sinueux

Et des artères malsaines

La ruine d’existences en ruines

On passe le chiffon

Sur une arche de souvenirs falots

 

*****

 

Rien ne brille que ce qui brille pour rien

 

*****

 

On est au bar l’invisible manivelle

D’un orgue à vendre

Et on pleure de rire

Comme le fou dans sa cage d’esprits

S’en remet toujours à lui-même

Pour sortir

Victorieux de l’espoir

 

*****

 

Rien à convoiter

Sinon ce que l’autre a su perdre avant soi

 

*****

 

Son corps d’animal dans son corps d’homme

On avance à pas de fourmi

Recule à pas de loup

Dans la mélancolie

C’est ici

Tout l’amour qu’on porte à ses chagrins

Ces peines sans origine

Qui font retentir

L’éclat d’écrire

 

*****

 

Rien n’est à soi que ce revolver sur la tempe d’une fête

 

*****

 

C’est l’heure où s’éteignent les voyages

Dans l’art brut des chemins

Les pèlerins s’annulent

Au fur de l’appel

Leur nom blanchit sous d’autres noms

Et les balises pleurent nos détresses

Un mauvais lit ne tient que de mauvaises promesses

 

*****

 

C’est l’heure où les hommes

Prennent aux chiens leurs tiques

Et se grattent le derme pour trouver

La peau de l’autre sous sa peau à soi

Ils se reniflent le cul

Dans des vies de copistes

Qui s’annulent en se reprenant

Et celui qui marche est piétiné

 

*****

 

A l’heure chienne

Cent cloches tremblent sur le trottoir de l’Avenida Pedro Montt

On salue les mourants qui repeignent

La devanture des aventures

En chantant faux

 

*****

 

Ils vendent un sparadrap des sucettes ou leurs parents

Prient le ciel de leur accorder trois épis de maïs

Et une chaude-pisse de leur lâcher le frein

Leur corps ment comme la verrière d’une gare

Qui signale une arrivée

Quand le train va partir

 

*****

 

Je te cherche

A l’heure chienne

Dans des rues peuplées de vieux garçons

En pulls jacquards

 

*****

 

Je suis une imitation qu’on imite

Un article bon marché

Qui prend la poussière

Sur l’étal des chiens et des humains

 

*****

 

Maintenant, l’Amérique est au sud

 

*****

 

Je t’ai trouvée

A l’heure où les morts font silence

Respectueux de notre attente

 

*****

 

Tu es cassable, mademoiselle

 

*****

 

Maintenant, le soleil n’a plus de joue

A te tendre

 

*****

 

Brûle sans lui

 

*****

 

Je prends des gants pour te demander ton prénom

Ma question prend ton histoire

A pleines mains

 

*****

 

Noah

Noah J. Terlow

Sur ton passeport tâché d’encres

Autoritaires

 

*****

 

Et quand tu lèves les yeux

Je salue les esclaves
 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Samedi 25 avril 2009 6 25 /04 /2009 15:17




Paso de Jama

La Lumière cherchait sa mère dans l’altiplano

Là-bas, les volcans tournaient

Comme des berceuses

Je les entendais s’éclaircir la voix

 

Les douaniers buvaient du thé de coca

En prenant le Temps pour un de leurs nombreux fils

Plus loin, je plaignais les cactus

Potences pour les spectres andins

Bouquets de doigts se défendant des morts

Tous ces fantômes

Dans les pentes

 

Et tout à l’heure

La vieille indienne mâchait sa coiffe

Son berger allemand n’était pas son berger

A peine un ami

Elle marchait au milieu de la route, fagot de bois sur le dos

Le chien planait sur les prières

Qu’elle chantait à tue-tête

 

L’autocar a klaxonné deux fois

Elle n’a pas pressé le pas

Ne s’est pas écartée

Son chien non plus

 

L’autocar a klaxonné une troisième fois

Elle n’a pas pressé le pas

Ne s’est pas écartée

Son chien non plus

 

L’autocar a ralenti

Ralenti

Ralenti

Puis il est mort

Comme ça

Et tous ses passagers

Dont j’étais

Tous morts

De rouille foudroyante

 

La vieille indienne a éclaté de rire

Son chien non plus

 

Miracle du ciel qui cherche ses parents sur terre

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Dimanche 22 mars 2009 7 22 /03 /2009 12:06



Les miracles se produisent

A l’origine vierge

Des volontés

Sur une pierre de touche

Où l’or, de sa propre main, écrit

Son nom

Ou le mien

 

Les miracles portent cet habit de feuilles et de cris

Là, tremble la perspective des temples

A la cime du corps

Nu

Sur l’arête des pensées

 

Et ce qu’on croyait perdu

N’est qu’égaré

Dans le cirque des promesses

 

Sans filet, je saute dans la chance

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Mercredi 10 décembre 2008 3 10 /12 /2008 22:35


Il n’y a pas de rencontre : 

Rien que des égarés 
Laissant traîner leur désir 
N’importe où 

N’importe qui 
Laissant son égarement 
Désirer quelqu’un
Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Lundi 1 décembre 2008 1 01 /12 /2008 22:44




La nuit tourne comme une carne en broche

Dans un feu sans remède

Elle espère les cendres plutôt que nos bouches

D’humains sans repos

La nuit passe comme un train vide

Vers des steppes intactes

Je marche silencieux dans son ventre de plâtre

Mes pas font trois mille morts à la surface du globe

Douze mille naissances

Tandis que j’époumone

Mon revenu

 

L’éternité dort sous la neige avec les Gens Illustres

Les furias sont pâles et calculables

Les ornières comblées

Nous feignons d’être éblouis, comme l’éblouissement feint d’être lumière

La rareté de la vie fait de nous des puceaux

Sans gloire

 

Au fond d’un bar sans client ni cachet

Je reprends de mémoire le visage de Lana

Son ouvrage réclame

Toute la précision du monde

Laine, aiguille, canevas

Pour trouver son regard

Impromptu que joue l’amour

Pour distraire l’attention du diable ou de Dieu

Ou corriger leurs erreurs

 

Lana qui part dans la nuit de Moscou, sa rose sur l’épaule comme un fusil chargé

Pas une étoile digeste à part ça

Les néons les néons les néons

Pas une fenêtre alentour pour vomir un piano

Pas une consolation

Pour mes petites mains de couturière

 

Alors je rentre dans le chant limé des clochardes

J’habille la chaise de mon manteau sale

Me couche dans ce champ d’orties où les rêves sont un prurit

Certaines heures sont bradées par l’oubli

 

Pourtant il faut bien que je mette un réveil

Il faut bien que je repasse ma chemise

Il faut bien que demain je remette mon cœur en vente

Dans des poèmes bidons sans clef ni serrure

Il faut bien que j’articule mon nom pour des bibliothécaires

Il faut bien que je retende la peau de mon sourire

Il faut bien que je dispose de toutes mes facultés

Que je remonte la mécanique de l’homoncule

Pour disparaître

A vue


Moscou, 1er décembre 2008

 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Samedi 11 octobre 2008 6 11 /10 /2008 20:00




Le monde court entre les arbres
De matin en matin
Se poursuivant lui-même
Comme le chasseur ou le gibier
Vont à la mort du même pas
Le monde est cette proie qui l'arme au poing
Se pleure dessus

Vois-tu ?

L'obscurité fausse le jeu
Du noir
En lui donnant d'autres noms

Je suis au terminus
Avec ma gueule
Choreute éteint de son plein gré
J'attends encore
De soir en soir
La vie sans armature
Fenêtre sans petits-bois
Ces instants de cristal brisé

Le monde passe comme un chevreuil ou son tueur

Je suis le gardien du phare de ta voiture
J'attends qu'il m'éclaire
Sur la beauté du cadavre
Et le prix de la course

 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Mercredi 27 août 2008 3 27 /08 /2008 14:29

 

A Claude Lucas

 

 

Cette nuit

Le sommeil a soutenu mille thèses

A la frange des rêves

Tout était oral manqué

Dans les halls obscurs

Où je dors, vivant :

Victoire des muets qui n’ont à dire que leur silence

Et quelque cri de bête aveugle

 

Cette nuit

La réalité a noyé les récits qu’on a d’elle

Dans les langes

D’un dieu passe-partout

Avec les chiots inutiles

La clique des suicidés

Les enfants imprudents :

Fouets cassés du saule, au pied duquel j’allais penser à toi pleureuse

Sans autre dessein que cette pensée

Rendue à la vie sauvage

 

Cette nuit

La réalité n’est plus que ce fatras de fables, gonflées d’eau douce

Et je n’ai plus la force du bouche à bouche

Alors je guette

Derrière la gare Cornavin

Les adultes sous tutelle, singes errants dans des joggings sales, appuyés sur une béquille creuse ;

A leur passage

La mort sourit de toute sa patience

 

*****

 

Cette nuit

Celui qui avait perdu la voix était celui qu’on entendait le plus distinctement

Celui qui ne croyait plus était celui que Dieu reconnaissait

Celui qui prenait le monde à rebrousse-poil filait le meilleur coton

Je n’étais pas celui qui -

 

*****

 

Assis sous le saule hébété

Je recensais mes atteintes à la vie

Ce jour-là, je n’ai pas voulu vivre

Ce jour-là encore

Et ce jour-là aussi

 

Idiot…

 

Qu’ai-je gâché de nos oublis ?

 

(Ne réponds pas)

 

*****

 

Le Pont de la Coulouvrenière

Me mène toujours à toi

Je n’ai pas connu plus intègre pourriture

Ni promesse plus blanche

Que celle de tes regards, mourant dans la froidure

De mes silences

 

C’est que le monde est si bavard

Et j’ajoute à sa langue

La pendaison au nœud constant et lâche

De mon balbutiement

 

Pardonne le mouchoir

Qui n’éteint pas ma bouche

Il flotte en étendard sur cent villes à la fois

Ne fait que peu de bruit, au fond, tu vois

Nous saignons en buvards, en princes ou en manants

Nos poèmes bien rouges

Et ma viande au crochet

Du consentement

 

*****

 

Je n’ai ma place qu’à l’entrerail du fleuve

Au sexe transparent de l’eau

Je ne suis là qu’en partant

Dans la foule des gens secs

Hommes et femmes insituables

Sur la diagonale

Où ivre

Je m’engonce

Et quand on fait l’appel

Quand on prononce à voix claire

Le nom des présents

Je ne sais jamais lever le doigt

 

*****

 

Alors je m’efface

Rampe sous la nuit des disparus du bord du lac

Sous la nuit morte d’être sereinement ignorée

 

*****

 

Heureusement

Dans la rue de Malatrex

Il y a des voyous

Qui perdent leur temps

A mesure qu’ils vident leurs poches

De substances abstraites

Poudres bonnes à rendre les jours abstraits

Rendre les corps abstraits

La vie abstraite tout entière de son origine à son coma

Des voyous abstraits dans des rues abstraites qui me rendent la vie supportable

Ainsi disparue en elle-même

 

Dans la rue de Malatrex

Le long de la voie ferrée

Des voyous perdent leur temps

A mesure qu’ils vident mes poches

Et si tu te penches

Sans qu’on t’aperçoive – ni eux qui perdent leur temps, ni moi qui perds le mien -

Si tu te penches et si tu sais la discrétion du geste

Tu ramasseras quelques minutes

Encore utilisables

 

A qui les donneras-tu, demain, ces instants volés ?

 

(Ne réponds pas)

 

*****

Moi, qu’en ferai-je ?

Je les gâcherai, je crois

Je montrerai l’exemple du parfait gâchis

 

En attendant, sur le ciment des dormeurs

Je vomis la liberté sans vertige

Le béton chante une douleur

De montagne

 

*****

 

Pas d’espoir à coaguler

Rien qu’un visage aux os démis

A la fracture apparente

 

Te souviens-tu de moi, à l’instant où je me brise pour me briser ?

 

(Ne réponds pas)

 

*****

 

Sur le Boulevard de Saint-Georges

Ces hommes passent, ces femmes

Je suis comme eux, comme elles

Je dors, le flanc contre celui de mon extrême violence

 

*****

 

C’est ainsi, mon aimée

Le monde s’ennuie de nous

Mon aimée

Il s’ennuie

 

*****

 

Alors il nous efface

Et signe à la fin de nos géographies

 

*****

 

Tu peux toujours sourire

Au fond

Je n’espère pour ma vie aucune qualité

Et pour toi nul autre horizon

Que le dernier vertige


 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Samedi 7 juin 2008 6 07 /06 /2008 14:04




Le jour crisse, alors la nuit -

Sous les pieds la flaque de gazole

Bientôt

Dans la poitrine un cœur

Traversé par l’essieu

De n’importe quel passant

Ce cœur avec lequel

Tu cherches une parole à tenir

Extra-muros

À n’importe quel prix

Ex nihilo

 

Tu écrases dans le cendrier d’une chambre occulte ta belle petite gueule de ritournelle merdique tu te froisses dans les draps de papier glacé n’embrases aucun firmament durable

 

Quatre mots à la codéine

Sans abcès notable

Une surface d’ode

Éclairée de l’intérieur

Mais c’est de la brume tombée du futur

Sur ces jours de carnaval

Où meurent les enfants qui naissent

 

Tu voudrais pour elle

Ouvrir l’angle de n’importe quel soir

Sous la navisphère

Une étoile parfaitement calculée

Une île régulière

Où peindre des cieux smalts

Tu aimerais lui rappeler, d’un murmure ou d’un geste

Toutes les données

De l’audace

Et les mensurations des dieux

Tu lui demanderais bien de t’accorder un slow

Un ciné

Une promenade le long du barrage, se souvient-elle, le lac artificiel, près de la frontière, il y a des années, on l’avait vu sous la neige

 


Tu pries de connaître avant l’oubli le courage qu’il faut au mort

Pour promettre au choéphore :

Repars, je n’ai besoin de rien

Tu écrases dans le cendrier d’une chambre occulte ta belle petite gueule de ritournelle merdique tu te froisses dans les draps de papier glacé n’embrases aucun firmament durable

 

Dix mille souhaits dans le coffre-fort et pas une clé alentour

 

Ta vie, la voilà, hirudine

Avec l’amour qui surnage

Dans la main du noyé

 

Toutes les chances ne meurent pas de porter les regrets

 

Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Jeudi 22 mai 2008 4 22 /05 /2008 21:55



Où qu’on soit dans les villes, on ne demeure pas, on n’habite pas, on n’a pas d’adresse, à vrai dire : on est invité. Toutes les villes sont portuaires et nous sommes toujours le marin de quelqu’un.

Au feu rouge, les enfants regardent en direction de la mer, même si c’est un mur.

Les villes sont utopiques, elles qui rassemblent les hommes aux intersections, elles qui réclament de vivre les uns si près des autres, elles qui nous lient, nous qui parlons souvent la langue des séparations ; les villes sont utopiques, donc elles n’existent pas ; les villes sont invisibles, puisque ce ne sont que des hommes, puisque ce n’est que l’autre.
Les villes racontent ça : l’autre et moi, l’autre au plus près de moi.

Quel âge donner à l’utopie ?

Dans les villes, il y a tous les livres ; de pierre, de papier, de bois, livres d’air qu’on respire. Tout parle, dans les villes, tout parle de l’autre, celui d’hier ; tout parle de moi, celui que j’ai été, que je suis, que je serai ; les villes parlent de celui que l’autre sera demain, sous mes yeux ; les villes parlent de chaque jour et de la nuit des temps.

Les enfants le savent, eux qui ne regardent pas seulement, mais guettent, épient, traquent, dévisagent.

Je me souviens : l’année dernière, passant par Times Square, à New York, je lisais sur un panneau digital qu’on recensait alors dans la ville 113 nationalités. Ainsi, dans les villes, il y a le monde entier ; c’est un tour de magie : faire tenir le monde à l’intérieur du chapeau, et nous y parvenons, nous qui ne sommes pas magiciens. C’est notre idée pour les villes, notre penchant collectif, désir à peine avoué, parfois nié, toujours revendiqué.

Au théâtre, les enfants apprennent à voir le monde au sein d’une assemblée ; et ils découvrent que la magie est un artisanat.

Dans les villes, il y a la foule et les solitudes qui écrivent cette langue du carrefour, à l’horizontale des flux, pour les grossir, à la verticale des murs, pour les passer ou les crever de fenêtres.

Les enfants doivent grandir ; pour avoir la force de détruire les murs ; parce que c’est lourd, une brique.

Tous les pays, toutes les langues, tous les visages, tous les ailleurs, les rêves, routes et déroutes ; tout commence et finit là, contre l’autre, en compagnie de l’autre, au milieu des pierres, des arbres et des livres, en pleine rue, à pleins poumons, au-delà des frontières. Peut-être les villes sont-elles les dernières à nous parler encore de notre histoire sans en faire une ritournelle ou un slogan, entre monuments et musées, théâtres, jardins et bistrots. Silencieusement. Secrètement. Au milieu du vacarme : les veinures du palimpseste. Et chaque jour, dans les villes, au plus près du réel, s’écrivent des millions d’histoires. Des milliards. Presque l’infini.

Je n’écris pas pour les enfants.
J’écris pour un enfant.
Un enfant, assis sur une pierre, adossé à un mur ou un arbre.
Un enfant qui siffle en regardant la forêt.
Cet enfant-là, qui repousse la peur.

Un enfant et un seul, comme une ville interminable.
Par Fabrice Melquiot - Publié dans : fabricemelquiot
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Ils ont amputé / tes cuisses de mes hanches.

A mes yeux ce sont toujours / des médecins. Tous autant qu'ils sont.

Ils nous ont détachés / l'un de l'autre. A mes yeux ce sont des ingénieurs.

Dommage. Nous étions une bonne invention / et amoureuse avec ça :

un avion fait d'un homme et d'une femme, avec des ailes et tout le reste :

nous nous sommes un peu élévés du sol,

nous avons un peu volé.

Yehuda Amichaï, "Perdu dans la grâce"

 

Pour toute demande de droits concernant les pièces de théâtre ou poèmes publiés à L'Arche, merci de contacter Katharina von Bismarck au +33 1 46 33 63 26.

Texte libre

L’office de la parole,
au-delà de la petite misère,
de la petite tendresse en désignant ceci ou cela, est un acte d’amour : créer de la présence.
 
L’office de la parole
Est que le monde puisse dire le monde,
Que le monde puisse dire l’homme.
 
La parole : ce corps vers tout.
La parole : ces yeux ouverts.
 
Roberto Juarroz, "Poésie verticale"
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