Je voudrais à coups d’alène rouvrir la cicatrice d’enfance
Entre tes yeux de résine
À coups de lents baisers
Te relancer
À l’aide d’une parole vraie
Oubliée des moissons où nous aimions mentir
Par goût des fées
Je voudrais d’un anneau sigillaire ou saturnien
Laisser l’empreinte de mon cœur noir
Au bas de ta page
À tes pieds
Qu’encore nous soyons à l’écart
Enfuis
De côté
Mis à part
Une femme de biais, devant l’homme qui la regarde et la loue et la veut et se tait
Le couteau entre les doigts
Les balafres à double tour
En joue, nos désirs
Et le peloton d’exécution
T’exécuter, en pas de danse
Dans une fête foraine
Tu as le don des fenêtres dans les toits de chaume
Cette lumière aux branches des acacias, elle irrigue ton bras
Tu romps d’un rire le charme des haies protégeant les maisons
De la rue des Processions
Ferme les yeux
Le chœur des troncs fendus souffle pour toi sa berceuse d’écorce
Endors-toi
Avant que tout s’élague à te voir vivre comme tu vis
La peau déclenchée
Gorge tendue aux éoliennes ou aux falaises
D’Ault à la pointe du Hourdel
Dans les pleurs de Manessier ou d’Albert Lauzero
Larmes d’huile
Au bois flotté des palettes
Dans les brumes et le soleil et les prés les forêts les étangs les rivières les trottoirs
Tous ces villages qui meurent longtemps
Moi je m’écorcherais vif d’être au présent
M’écorcherais de te connaître
M’écorcherais de garder silence près de toi
(Deux bergers sans laine
Rien que la peau sur des os prêtés)
Ferme les yeux
Endors-toi
Plusieurs fois de suite
S’il te plait
Apprends les sommeils de la mer profonde
La vase plane du repli des eaux
Cache-toi sous le ventre argenté des ablettes
Laisse tourner les planètes sur leur abaque
Et mon ombre autour de la tienne
Comme les saisons s’affolent dans tes cheveux !
Palombes crevées dans le filet des chasseurs
Que tu détisses
D’un baiser, tu les ressuscites
D’un baiser, tu fais des Christs et des croyants
Des comètes et des fables
Des machines à remonter le vent des plages
Et les cerfs-volants
D’un baiser, tu répares les erreurs commises par d’autres
Ta bonté saigne dans leurs failles
Et les rivières rougissent
Entre les pierres saintes
Tout s’échancre à ta bouche
Cent mille balcons de fer forgé ourlent ta lèvre
Et l’on s’y penche
Pour enfin jouir de quelque chose d’absolu
Absolument beau
Absolument donné
Une révérence absolue de la nuit et du jour
Dans laquelle Dieu pose toutes les questions à la fois
Et je sais répondre !
Et je sais
Je sais enfin
Répondre à l’énergie du départ sans mourir d’arriver
Je sais répondre
Puisque je te regarde
Poser ta main contre les corridors
Qu’y puisse passer le fantôme de l’amour
Avec sa stature d’iceberg
Et sa voix d’enfant
Qui va muer
Tu ouvres le monde à coups d’ainsi sois-je
Tu l’écartèles
Cisaillant les brumes et creusant les marais
Le défilé des coursives au loin
Le chambard roulant des tracteurs dans les campagnes
La cohorte égosillée des merles
Et les hirondelles fatiguées dans les braderies de proverbes
Qui relit les lettres des amoureux qu’il a bannis ? Je les relis. Je vérifie dans leur composition mon cadastre jauni. J’en examine
ruines, friches et beffrois. Je veux savoir exactement ce que j’ai à t’offrir. J’ai gardé trace. Je ne te mens pas.
Qui se souvient de l’effroi : quand on n’était qu’une portée de chiots noyés par l’amour pauvre, l’amour faux, l’amour aux
tempes sales, à la main crochue, l’amour des désastres vitaux ? Je me souviens. Je refais cent fois le chemin, pour ne pas t’y perdre un soir où la lune serait délassante ou
violette.
Qui déménage une fois par jour au moins de tes yeux au ciel et du ciel à tes yeux ? J’attache ma caravane au moindre nuage qui passe
en toi. Crois-moi. Il faut que tu me croies. Je ne sais pas comme toi concevoir les élans, la foi, les idoles, alors crois-moi, aveuglément.
Qui traîne l’amour dans la boue mieux que moi par la tignasse quand j’ai ma mauvaise tête je lance mes cris d’abjuration je parade
fier de ma mauvaise conduite sortie de route après sortie de route démission qui mieux que moi ne remplit pas ses missionnaires amours ultimes et lapidaires qui mieux que moi finit dans les
pylônes et les murs d’après le virage j’ai tant viré tant viré tant viré j’ai tout viré tout le monde car moi surtout au rouge au vert à l’arc-en-ciel.
Qui surligne le vide avec un cœur fluo ?
Qui annule ses rendez-vous avant de les donner qui ne se rend jamais ?
Qui reste seul à te compter à l’infini brûlant de sommeil dans les bières pas bues les cigarettes refusées les colmatages d’aubes les
heures indues qui va clean à l’infini passant par toi comme une droite par deux poings fermés puis ouverts puisque tu ouvres tout est courbe et nu et long et à refaire défais-moi recommence
le labeur de la sage-femme qui embrassait ma fontanelle amollie refais-moi ?
Oh
Dans ta robe pâle de sorcière les vapeurs de la salle d’eau la chambre immense l’herbe sur la butte qui mène aux alpagas
Les remparts d’Eu dans la brume
Oh
Je suis la minuscule fourmi qui suce ton pouce en rêve
Je l’étais cette nuit encore
Je suis le devin sourd et muet de nos lendemains
Je suis le chamelier sans bête à désaltérer le désert à son comble la chaleur même
Je suis les ossements sur la dune
Je suis tout et rien j’habite la plaine entre les deux, la vie passe de temps en temps elle apporte le vin
Des fleurs fraîches
Je marche à cloche-pied sur le tranchant des pièces de monnaie je ne tombe jamais pile quand on me cherche je suis toujours en face ou
déjà parti
Je suis le garçon dans l’escalier qui prendra l’ascenseur si c’est une montgolfière
Je vends mon cœur comme d’autres font commerce de carpettes
Je me retourne ou je m’arrête c’est un métier
Fait d’interstices et d’interruptions
Je suis l’ouvrier de l’abandon
Je le serai encore
Oh
Si seulement tu voulais délacer mes grolles
Et faire avec moi quelques rides ça me calmerait
J’oublierais un instant ce que j’ai vu (de ces yeux prêtés que je pourrais te céder sans scrupule)
Le passé déguerpit, tant mieux
Ses escadrons désertent, tant mieux
Je me vide au fur et à mesure
Que l’existence m’espace à la hache me taille dedans des pans de barbaque où imprimer le neuf
J’ai su
À travers galaxies et nuées
Corps et âmes
Refus et dons
Tendresses et emportements
J’ai su pour la lumière de contrebande, trafiquées par les nuits les plus sombres
La Terre elle-même change de nom quand elle la diffuse
Qu’on ne reconnaisse personne
Demeurons étrangers
À jamais
Les uns aux autres
Tous malfaiteurs
Et pourtant c’est ça, le jour
Oui le jour et la lumière ce qu’on appelle le jour et la lumière
Les hommes les enfants les femmes bêtes sauvages domestiquées indociles malades violentes fourbes singulières évidentes écoeurantes
splendides
Les hommes les enfants les femmes avec leur gueule d’alphabet ancien
Ils viennent au jour minéral
En matériau illicite
S’emporter dans la vie qui les emporte t’emporte nous emporte
Oh
Tu respires sous un drap bleu
Un millier de lampes-tempête allumées sur ton cou
Tu as l’odeur des nénuphars inatteignables
Le parfum des morts magnifiques sous les fleurs de pissenlits
Tu es la caresse des feux follets sur les tombes
Le prolongement des jours dans l’insoluble
Ce que ma paume sait inscrire d’énigmes sur ses lignes
Tu parles la langue souple des soieries et des accordéons
Aux quatre points cardinaux tu as ton gîte et ton couvert
Ta bonne étoile et l’arquebuse en ton palais qui claque
Tu as les yeux des retards qu’on pardonne
Des yeux d’avant-garde des yeux de roman inachevé des yeux pensés dans l’antre élastique entre soleil et ligne d’horizon
Sur les étangs du Marquenterre
Tu as des yeux de fuligule des yeux de rousserolle des yeux où les vents tournent au rouet des audaces des yeux de spatule blanche des
yeux de grand cormoran des yeux qui nichent dans mon sein de garçon cuit
Tu souffles sur la cendre de salicorne
Et ça me soude à l’avenir
Et ça dessoude mon caisson de camionneur assoupi aux abords des forêts
Ça me réduit à court-bouillon
Ça me lessive
Ça m’oxygène à pleins poumons de Zeus au moins
Oh
Il y a aux pattes des brebis l’impatience et une ou deux coccinelles
Un piano éventré dans les bulbes de jacinthe
Un ruban de tulle au poignet des passants la boulangère aussi et puis le pompiste
Comme aux portières des automobiles qu’on pare pour le mariage
Il y a cent mille fêtes en ton honneur à travers monde et autres mondes
Cent mille raisons de ne pas dormir du sommeil du juste
Cent mille de célébrer l’injustice qui t’a fait don de tant de grâces
Et moi je salive à la gueule des chiens sur le parking
Je voudrais enchaîner les zones l’industrie des visions et celle des regrets
Piller les usines de vols planés
Je voudrais des banlieues cerner le centre et t’y planter en arbre centenaire
Je voudrais une geôle pour les peurs possibles un gardien de phare un talisman pour traverser la forêt
Je voudrais reconnaître dans chacune de tes larmes l’océan d’où elle vient
Le Pacifique ! dirais-je fièrement après y avoir goûté
Et tu riras et tu chanteras et les squales iront plus loin actionner leur ronde et les banquises pourront fondre tu riras tu chanteras
terre ferme toi ouverte si ouverte
Oh
Je voudrais que tout fruit tombé de ma bouche soit vrai et beau mûr et vert à la fois singulier au point d’être peint par des maîtres
à chapeau mou
Je voudrais te faire oublier jusqu’au prénom de tes amants maigres et chancelants
Ou alors confonds-les avec des jours sans
Des temps morts
Une heure sidérale
Sans soleil
Nous avons regardé le jour fondre avec les faucons crécerelles sur la butte au petit banc de bois
Dans ta bouche au goût de pomme volaient des exocets et des bandits de grand chemin dont j’étais le chef bâillonné
Oh
La vie brute
Et ton visage de fou scalpel entré en moi
Vrillant l’arme salutaire dans ma carne pantelante
Et offerte
Oh
Je t’ai tout contre et à jamais en fuite
Derrière et devant les roseaux
Buvant mes fièvres à la paille
De douves en meurtrières
De louves en claires-voies
Je me dépossède en t’appartenant et quand je dis : prends-moi ainsi
Je me déprends de moi-même
Oui
C’est oui
Que ton cœur batte dans les moissons du devenir
Jusqu’au champ des gloires abolies
Jusqu’à la nue présence
Les remparts de roseaux aimants
L’enfance blanche de toi et moi
Tu es la phrase ultime d’où je reprends le poème
En te priant de m’en donner la clé :
Je voudrais à coups d’alène rouvrir la cicatrice d’enfance
Entre tes yeux de résine
À coups de lents baisers
Te relancer
(…)
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